Gueorgui Daniela – Kin-dza-dza! (1986)

kinopoisk.ruLe 4 avril dernier, le réalisateur géorgien Gueorgui Daniela est décédé. Fort peu connu en Occident, il est pourtant un artiste reconnu du monde du cinéma soviétique, notamment pour sa comédie Mimino (1977), mais aussi pour son film de science-fiction Kin-dza-dza! (1986). Ce dernier est d’ailleurs un phénomène culturel de l’URSS finissante: plus de 15 millions de personnes l’ont alors vu en salle.

Moscou. Un ingénieur en BTP rentre chez lui après une journée de travail ordinaire, mais sa femme l’envoie faire quelques courses. En chemin, il est abordé par un jeune étudiant géorgien, une immense chapka sur la tête et un étui à violon en main. Celui-ci lui montre un clochard qui prétend être un extraterrestre, qui s’est égaré sur la Terre. Ce clochard exhibe pour preuve un drôle d’appareil, lequel permettrait de voyager dans l’espace, sous réserve de disposer des bonnes coordonnées. Mais voilà, l’ingénieur n’y croit pas, appuie au hasard sur les boutons, et instantanément lui et l’étudiant se retrouvent seuls, environnés d’un paysage qui n’est que dunes et sable.

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Mais voilà qu’arrive un étrange engin volant, sorte de bidon surmonté d’une minuscule hélice. Il en sort deux individus crasseux, aussi loqueteux que l’était le clochard, et qui se mettent à faire des courbettes en s’écriant: « Kou! »

kin1Comme la communication ne s’établie pas, ils repartent, laissant les deux soviétiques dans le désert. L’ingénieur sort alors une allumette, pour fumer… et voilà que l’engin volant revient à toute vitesse!

L’ingénieur et l’étudiant sont sur la planète Plouk, de la galaxie Kin-dza-dza, et sur ce monde désertique, les allumettes valent plus que tout. Totalement ahuris, nos deux héros vont se laisser bercer par les événements, découvrant bientôt que les habitants de ce monde sont télépathes, mais aussi profondément racistes, même si la seule différence entre les individus est la couleur émise par un scanner: rouge, vous faites partie de la classe supérieure, verte, vous êtes un esclave. Les deux soviétiques, n’appartenant pas à ce monde, se retrouvent esclaves, et on leur donne pour les distinguer un bijou orné d’une petite clochette, à s’accrocher au nez.

kinopoisk.ruPlaçant leur espoirs en leurs premiers contacts, ils vont aussi rapidement déchanter: ici, point de solidarité. La basse classe craint la haute classe, qui elle-même craint les policiers (baptisés etselop), eux-mêmes étant soumis au pouvoir de M. PG, le dictateur local.

Si ces gens sont humanoïdes, leur société, leurs codes, sont profondément différents des nôtres, et si leurs gestes, leurs paroles, peuvent sembler ridicules au premier abord, gare si on ne se conforme pas aux usages: la condamnation consiste en rester enfermer des jours dans une boîte en fer blanc plus ou moins garnie de clous à l’intérieur. Ici, tout s’achète, tout se vend, et tout peut se voler (si l’on parvient ensuite à échapper aux etselops). Mais quand on n’a rien, il ne reste plus qu’à mendier, ce que font en chantant nos deux héros, qui se retrouvent alors face à un public pour le moins restreint et exigeant:

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Sous ses dehors bouffons et absurdes, Kin-dza-dza! nous présente malgré tout une dystopie particulièrement cruelle, un monde dont l’écologie a été volontairement ravagée, et qui n’est plus que sable et carcasses métalliques abandonnées. Les gens vivent sous terre, et sont soumis à un régime politique dur. Les deux héros, élevés au dogme de la solidarité et de l’amitié entre les peuples, se retrouvent profondément choqués, et à moment même au bord du suicide, faute d’avoir le moindre espoir de se sortir de ce cauchemar burlesque.

Scindé en deux parties durant en tout 2h15, Kin-dza-dza est un film hors normes, lent, poétique, et en même temps drôle et philosophique, servi par une réalisation soignée et des acteurs formidables. Un chef-d’œuvre!

Les éditions RUSCICO l’ont édité en DVD avec des sous-titres en français et en anglais: il est donc aisé à trouver.

Andreï Volguine –Danser jusqu’à la mort (2017)

Arena-0Le postulat de Danser jusqu’à la mort d’Andreï Volguine, est simple: dans un avenir plus ou moins proche, le monde a été ravagé par une guerre nucléaire. Quelques poches d’humanité survivent tant bien que mal dans un univers pollué, notamment dans une grande ville, quasiment intégralement détruite, mais où une petite population se maintient autour d’un gigantesque bunker.

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Une sorte de religion imprègne cette société : la terre se serait révoltée et lance régulièrement des éruptions mortelles vers la surface. Pour la calmer, il faut sacrifier des gens, tout en récoltant leur énergie que l’on offre à la planète. On organise donc des tournois axés non pas sur un combat… mais sur une danse ! Les candidats sont pour une minorité des volontaires fanatisés, persuadés de s’offrir à la terre, et pour l’essentiel des gens raflés dans la rue. Kostia est de ceux-là. Mais dans le groupe qu’il rejoint, se trouve une volontaire, Ania, qui pourtant a grandi au sein du bunker, l’endroit que le gagnant du tournoi intégrera après sa victoire.

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On n’en finit plus depuis 1999 et la parution au Japon du roman Battle Royale, de Kōshun Takami, de répéter à l’envie le même concept : dans une société plus ou moins totalitaire, un groupe de jeunes gens doit se battre à mort, sous l’oeil des caméras, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. Il y a eu bien entendu le film du même nom, de Kinji Fukasaku, en 2000. Puis les fameux Hunger Games, avec d’accord la trilogie de Suzanne Collins, suivie des films. Et plein d’autres. En Russie-même, il y a eu Survival Game, de Sarik Andreasyan, quoiqu’adapté d’un jeu de société bien plus ancien.

Alors donc un de plus… Et avec ce postulat étrange de la danse au lieu du combat. Que vaut-il donc ?

C’est un film visuellement spectaculaire. Un soin particulier a été apporté aux décors et aux costumes. Les acteurs ne sont pas mauvais, si l’on fait exception de celui qui joue le ridicule DJ sado-maso qui rythme le tournois. La musique en revanche est horrible : une minute trente de mauvais mix façon Nine Inch Nails.

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Et voilà, le scénario est cousu de fil blanc. On se doute bien que le but avoué de l’Arène, servie par des fanatiques, n’est pas ce qu’il semble être, qu’il y a un complot, un truc qu’il faut cacher. Dès le départ, c’est évident. Et lorsqu’on entame le dernier tiers, on s’enfonce dans le grotesque jusqu’à parvenir à un final absolument lamentable.

Que pensez alors du fait que ce film a été financièrement soutenu par le Ministère de la Culture de la Fédération de Russie ? Quitte à dépenser de l’argent dans un film de science-fiction (ce qui est évidemment une bonne chose), n’aurait-il pas fallu au passage en prélever une part pour payer un bon scénariste ?

Ce film est sorti en français en DVD, comme habitude hélas sous un titre anglais : The Arena.

Grigori Komarov – L’Auberge de l’Alpiniste mort (1979)

HotelL’Auberge de l’Alpiniste mort (Отель «У погибшего альпиниста») des frères Strougatski est un petit bijou de satire et d’absurde, mêlant polar et SF. Traduit en 1988 en français par Antoine Volodine, il n’a malheureusement jamais été réédité. Il y a cependant eu depuis un jeu vidéo, Le Pic rouge, chez Akella, en 2008, un jeu visuellement sympathique, mais ennuyeux au possible. Totalement méconnu dans notre pays, le roman a cependant connu quatre adaptation à l’écran, dont une de la part d’amateurs en Russie en 2012. Deux autres adaptations sont polonaises, en 1976 et 1993. Enfin, la plus connue (en Russie du moins), est celle de Grigori Komarov, sortie en 1979 et produite par les studios Tallinn Films en Estonie.

Le scénario est signé par les frères Strougatski eux-mêmes, et il est particulièrement fidèle au roman. Un inspecteur de police, Glebski, arrive dans un hôtel de haute montagne, ici visiblement en Suisse francophone. Il y découvre tout un groupe de vacanciers plus ou moins étranges, servis par un gérant débonnaire, son employée, et un chien, un énorme Saint-Bernard nommé Lel et curieusement aussi intelligent qu’un humain. Mais voilà qu’un jour, un de ses vacanciers semble avoir été tué, et Glebski va devoir endosser le rôle de l’enquêteur, ce qui sera l’occasion de découvrir plus en détail ces étranges vacanciers.

On se gardera bien évidemment de dévoiler ici la chute de cette histoire, tout au plus dira-t-on qu’elle est, on l’a dit, fidèle au roman. Le scénario est bien troussé, peut-être aurait-il fallu que le film soit un tout petit peu plus long pour être plus clair. On notera aussi que ce scénario gomme certains aspects du roman qui auraient pu passer pour scandaleux. Ainsi l’adolescent(e) Brun, lourdement dragué(e) par Glebski lors d’une soirée d’ivresse, est dans le roman un personnage androgyne dont on ne connaîtra jamais le sexe : dans le film, elle est une jeune femme tout ce qu’il y a de plus normale.

L’Auberge de l’Alpiniste mort aurait donc pu être un bon film… sauf que la réalisation n’est clairement pas à la hauteur. Doté des moyens d’un simple téléfilm, Komarov offre à voir un film sombre, glauque, moche à souhait, à tel point qu’il est impossible de présenter ici des captures d’écran présentables. Le jeu des acteurs, correct mais sans plus, est totalement desservi par des cadrages qui semblent avoir été réalisés au petit bonheur la chance. Bref, ce film est laid. Il n’y a pas d’autre mot.

Le seul élément qui puisse le sauver est toutefois la musique, signée du formidable compositeur estonien Sven Grünberg, qui s’avère ici au niveau d’un Edouard Artemiev ou d’un Vangelis en grande forme : la bande son qu’il offre ici est superbe.

On peut d’ailleurs écouter sur cet album le travail réalisé par Grünberg à cette époque :

Il n’existe à notre connaissance pas de DVD avec version ou sous-titres français. Le DVD commercialisé par Ruscico ne comprend que la version russe.

Peter Fleischmann – Il est difficile d’être un dieu (1989)

L’art de coproductions internationales est difficile. Si de notre point de vue Eolomea, qui mettait en action une équipe et des acteurs venus de nombreux pays, était une réussite, Il est difficile d’être un dieu de Peter Fleischmann (Трудно быть богом, 1989, sorti en France sous le titre de Un Dieu rebelle) a longtemps eu la réputation d’un film raté. Il faut dire que Jean-Claude Mézières, le dessinateur de Valérian, qui était chargé des story-boards et du design des costumes, ne se priva pas d’en parler comme d’un « grand film malade », et que de leur côté, les frères Strougatski avaient protesté contre le fait que ce soit Fleischmann qui soit chargé de la réalisation, eux qui avaient toujours voulu Alexeï Guermann.

Trudno1Qu’en est-il exactement ? Sur une planète lointaine, il existe une civilisation qui pourrait être celle de l’Europe à la fin du Moyen Âge. Les premiers savants humanistes commencent à percevoir l’univers comme autre chose qu’une création divine. Mais dans un royaume, Arkanar, une milice aux ordres de Reba, conseiller du roi, emprisonne et assassine tous les intellectuels. Observateurs de cette situation, des Terriens, envoyés par un institut d’histoire, sont là pour enregistrer tout. Pour cela, ils occupent une base orbitale, mais aussi ils envoient des hommes chargés de s’intégrer dans la société, et de tout voir, sans pour autant intervenir. Anton (Alan dans la version internationale), est l’un d’eux. Il se fait passer pour Roumata d’Estor, un noble d’une lointaine province fraîchement arrivé dans la capitale. Mais très vite, Anton ne va plus pouvoir supporter cette situation, au point de vouloir sauver à tout prix un éminent savant.

Trudno2Il est difficile d’être un dieu n’est pas un chef-d’œuvre. Il sent son époque, notamment au niveau sonore, alors que la musique fleure bon les années 80. On notera aussi quelques maladresses : comment expliquer que des êtres qui ont voyagé d’une étoile à l’autre se servent d’un simple hélicoptère militaire à peine maquillé pour ensuite explorer l’autre planète ?

Trudno4Mézières était déçu par les costumes, déclarant que l’équipe soviétique n’avait finalement pas fait grand usage de ses dessins, mais pourtant ceux que l’on voit dans le film sont parfaitement adaptés au propos. Lorsque l’on jette un œil aux esquisses, on note un raffinement qui n’a pas sa place au royaume d’Arkanar, où la brutalité fait loi. Cette brutalité, Fleischmann la rend parfaitement bien, par les décors, crasseux à souhait, et par les personnages, tout aussi crasseux. Jusqu’aux dernières minutes, il est parfaitement fidèle, jusqu’à la servilité, au propos des frères Strougatski. Il ajoute cependant un élément absent du roman : à plusieurs reprises, il nous fait part des remarques des observateurs orbitaux, qui, par l’œil d’Anton, vont eux aussi se mettre à éprouver des sentiment et à vouloir agir.

Trudno3Pas un chef-d’œuvre, certes, mais finalement un bon film, une heureuse surprise, servie par un casting international proprement hallucinant, formé d’acteurs de pas moins de sept nationalités différentes (Russie, Ukraine, France, Pologne, Autriche, Allemagne, Géorgie) ! Il fallait quand même être un bon réalisateur pour faire jouer tout ce monde-là sans que ça parte dans tous les sens.

Longtemps indisponible, le film est finalement sorti en DVD il y a quelques années : nous ignorons ce qu’il vaut, ayant vu la version russe.

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Alexandre Melnik – Terra Nova (2008)

kinopoisk.ruDans un futur très proche (2013, nous dit le film, sorti en 2008 : c’est donc déjà une uchronie), la peine de mort a été abolie partout dans le monde. Mais dans les prisons, on ne sait plus quoi faire des détenus condamnés à vie. Aussi lance-t-on un programme international expérimental, Terra Nova : des détenus sont choisis pour fonder une colonie sur une île de l’Arctique. On leur fournit des baraquements, du matériel, des vivres pour trois mois, et on laisse au large une balise que ceux qui souhaitent revenir en prison peuvent activer. Ils sont débarqués là, et on les y laisse seuls. Libre à eux de s’organiser comme ils le souhaitent.

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Mais évidemment, on découvre vite que la Terra Nova (Новая Земля) montrée par le réalisateur Alexandre Melnik, n’est pas du tout une Terre Promise, et qu’une société pareille peut dériver vers les pires horreurs. Dès le départ, un groupe de Tchétchènes tente de mettre la main sur la colonie. Mais il est éliminé lors d’une bagarre générale. Peu après, un ancien pilote, Ivan Jiline, s’enfuit à l’intérieur de l’île avec un sac de provision. Il est rejoint quelques jours plus tard par un ancien compagnon de cellule, un doux dingue. Ensemble, ils vont tâcher de survivre au froid et à la fin. Au bout de deux mois, cependant, ils sont contraints de rejoindre la colonie, laquelle est devenue un enfer sur Terre.

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Voilà un film particulièrement fort. Cruel, même. Il part d’un postulat qu’on entend régulièrement sans les conversations de bistrot : « mais pourquoi on ne laisserait pas se débrouiller seuls sur une île », pour aboutir à la conclusion qu’entre ça et la peine de mort, on se demande quel est le procédé le plus barbare. Cette microsociété, formée de ceux qu’on a considérés comme les pires criminels (même si jamais on ne nous parle des crimes de ceux qui sont dans la colonie – ça n’a d’ailleurs pas d’intérêt), ne peut s’apaiser que lorsqu’elle élimine physiquement les plus brutaux. Mais cela signifie alors qu’il faut devenir aussi bestial et cruel qu’eux.

kinopoisk.ruServi par une belle réalisation (même si l’on peut regretter quelques effets numériques ratés sur la fin), et des acteurs exceptionnels, et basé sur un scénario très bien construit (scénario d’Arif Aliev, à qui l’on doit ceux des excellents 1612 et Mongol), Terra Nova est un film dérangeant, qui fait mal et dont la conclusion s’avère particulièrement douloureuse. C’est en définitive un film bien plus dur que n’importe quel film d’horreur, car il questionne directement les aspects les plus malsains de notre société.

Il n’y a pas de version française de Terra Nova, mais on peut trouver un DVD avec une version anglaise.

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Richard Viktorov – Les Adolescents de l’univers (1974)

C’est avec un peu de retard finalement que j’aborde la suite de Moscou-Cassiopée, avec Les Adolescents de l’Univers (Отроки во Вселенной), de Richard Viktorov (1974). Dans le premier volet, un vaisseau partait de la Terre, avec à son bord un équipage d’adolescents. Le voyage devant durer de nombreuses années, ils étaient supposés arriver adultes à leur destination. Mais un incident a considérablement accéléré les choses, et lorsqu’ils parviennent à leur but, seules quelques minutes se sont écoulées, tandis que sur Terre, leurs anciens camarades ont déjà largement entamé leur vie d’adulte.

kinopoisk.ruIls découvrent une planète d’où est parti un signal de détresse. Trois d’entre eux utilisent un module d’atterrissage et partent en exploration. Ils découvrent un monde habité d’étranges personnages qui semblent dénués d’émotions.

Otroki1Parallèlement, ceux qui sont restés à bord du vaisseau reçoivent la visite d’un groupe d’extraterrestres, ceux qui ont réellement envoyé le signal de détresse. Eux aussi viennent de ce monde : ils en ont été chassés par des robots qui ont déshumanisé le reste de la population en supprimant toute forme d’émotion, au motif qu’ainsi la société se porte mieux. Le groupe d’adolescents va alors aider les survivants à regagner leur monde.

Otroki5Ce deuxième volet s’avère bien plus ambitieux et étonnant que le premier. Certes, les héros sont toujours ces adolescents sortis du komsomol : courageux, solidaires, bref, parfaitement soviétiques. Mais ils ont aussi leurs problèmes d’adolescents, leur sensibilité.

Otroki2Le monde qu’ils visitent est clairement étrange. Décors, costumes, ambiance sonore : on frôle parfois le surréalisme. Mais on frôle parfois aussi le kitsch voire le ridicule, avec ces robots de basse classe, non hostiles, mais visuellement ringard.

Otroki4Les Adolescent de l’Univers est au final une expérience visuelle pour le moins curieuse, qu’il faut tenter un jour. Notons pour finir que même s’il s’agit d’un film de science-fiction, comme celui-ci s’adresse aux enfants et aux adolescents, on y trouve un curieux personnage jouant le rôle du narrateur, un narrateur omniscient et doué de certains pouvoir : cela transforme le film en une sorte de conte merveilleux hybride.

Richard Viktorov – Moscou-Cassiopée (1973)

kinopoisk.ruSi Richard Viktorov a pu travailler sur des films très divers, et notamment des films de guerre, c’est pour ses films de science-fiction qu’il est le plus connu. Nous avons vu que son Épineux chemin des étoiles (1981), était fort sympathique, mais c’est surtout un diptyque, Moscou-Cassiopée (1973) et Les Adolescents de l’espace (1974), qui l’a rendu célèbre.

Viktor est un écolier studieux : à 14 ans, il passe pour un petit génie, ce qui l’amène à faire une présentation devant toute sa classe et une poignée de scientifique, d’un vaisseau interstellaire dont il a conçu les plans. Bien sûr, cela lui attire les moqueries d’une partie de ses camarades. Mais l’un des savants reconnaît sa valeur et accepte de l’intégrer à un programme pour le moins ambitieux.

L’URSS est en effet en train d’armer un vaisseau spatial, qui sera envoyé vers Alpha de Cassiopée. Un mystérieux signal a en effet été capté, venant de cette étoile. Mais le voyage sera terriblement long, plusieurs dizaines d’années. Aussi fait-on le choix de ne prendre à bord que des adolescents de 14 ans maximum, qui devraient avoir 40 ans lorsqu’ils arriveront sur place. Viktor et un de ses camarades est sélectionné pour faire partie des trois garçons d’un équipage qui comprendra aussi trois filles. Et en route pour l’aventure.

kinopoisk.ruLes films de science-fiction qui ne s’adressent qu’au jeune public sont rares, et Moscou-Cassiopée (Москва-Кассиопея) est de ceux-là. C’est un film qui s’adresse expressément aux pionniers et aux komsomols. De fait, l’unique journal qu’on y montre est la Komsomolskaya Pravda.

Tous ces jeunes gens, sauf un, sont bien sages et studieux, dans leur chemise blanche, le foulard rouge autour du cou. Et par cet aspect-là, le film a sans doute sérieusement vieilli. De nos jours, on aurait bien du mal à s’imaginer des filles de 14 ans avec de si charmants nœuds blancs dans les cheveux.

kinopoisk.ruMais à côté de cet aspect vieillot, cela reste un film fort sympathique. L’action, qui pour ce premier volet ne s’intéresse qu’à la phase de sélection et au voyage de l’équipage, est bien rythmée, entrecoupée de quelques gags bienvenus. Visuellement, on voit bien qu’il s’agit d’un film des années 1970 – les écrans de la salle de pilotage sont en noir et blanc ! –, mais les trucages sont très corrects pour l’époque, et l’idée qui est donnée de l’intérieur du vaisseau est détaillée. On y trouve même un élément original : le voyage étant prévu pour durer longtemps, on a équipé l’engin d’une salle permettant aux membres de l’équipage d’évoluer dans un environnement virtuel… ce qui est ni plus ni moins que l’équivalent du holodeck de la série Star Trek.

kinopoisk.ruOn notera pour l’anecdote que lorsqu’une visite du vaisseau est organisée, avant son départ, à l’intention des journalistes, il se trouve parmi ceux-ci un Français, qui travaille pour le magazine Pif. Petit clins-d’œil à la jeunesse communiste française.

Fedor Bondartchouk – Attraction (2017)

Attraction0Fedor Bondartchouk semble n’avoir que deux spécialités, en tant que réalisateur : les films de guerre et les films de science-fiction, le tout à gros budget (pour la Russie). Son Île habitée était un film intéressant. Mais qu’en est-il d’Attraction (Притяжение, 2017), son dernier long-métrage en date ?

Youlia est une lycéenne comme les autres. Elle rêvasse en cours, ne pense qu’à son chéri, un jeune loulou plus ou moins voyou qui vient la chercher en voiture à la sortie des classes. Youlia est fille unique, et sa mère est décédée il y a déjà quelques années. Elle est élevée de façon très stricte, trop stricte, par son père, un colonel de l’armée de terre. Voilà qu’on annonce une pluie d’étoiles filantes, et un professeur du lycée encourage ses élèves à l’observer. Cette observation servira de prétexte à Youlia, qui pourra retrouver Artem, son amoureux, dans la chambre d’une de ses amies qui, elle, reste pour de bon sur le toit de l’immeuble.

kinopoisk.ruMais voilà que dans l’espace un météore frappe un vaisseau extraterrestre, qui se retrouve contraint de rentrer dans l’atmosphère. Il est aussitôt pris en chasse par l’aviation russe, qui prend la décision fatale de tirer dessus. Le vaisseau s’écrase… en plein Moscou.

Peu de temps après, le père de Youlia se retrouve en charge de la sécurité. Une zone d’un kilomètre de rayon est évacuée, et l’on va pouvoir tenter un premier contact. Et pendant ce temps, Youlia et la bande d’Artem vont tenter d’entrer dans la zone.

kinopoisk.ruQu’on ne s’attende pas à de la philosophie avec ce film : nous avons ici un blockbuster dans la plus pure tradition américaine du genre, sauf qu’il est russe. Ce n’est pas pour rien si l’éditeur du DVD français le compare à Independence Day : nous sommes un peu dans le même registre, à ceci près que c’est bien moins crétin que le film de Roland Emerich. Ici, nous ne sommes jamais certains que les extraterrestres sont des envahisseurs, et le colonel Lebedev, le père de Youlia, se retrouve régulièrement à bloquer diverses velléités d’actions violentes. De fait, les ET ne se montrent guère, ne cherchent pas d’eux-mêmes le contact, et leur vaisseau ne fait que se réparer, comme pour repartir aussitôt que ce sera fait.

Le danger vient plutôt des humains eux-mêmes et de leurs réactions plus ou moins imprévisibles. On se retrouve alors avec un scénario qui recèle bien des surprises. Un scénario possédant aussi quelques incohérences, cependant. Comment imaginer la tenue à Moscou même, qui a été en partie dévaster, d’un immense concert de musique pop comme celui qu’on nous montre au milieu du film ? De même, l’enchaînement de certaines scènes ne se fait pas forcément naturellement, mais il y a hélas une explication à cela : la durée originelle du film était de 132 minutes. Dans la version DVD française, elle n’est plus que de 112. Vingt minutes sont donc passées à la trappe (c’est cela dit moins pire que ce qu’avait subit L’Île habitée, amputé de plus de la moitié).

Visuellement, Attraction est une réussite. La chute du vaisseau est époustouflante, et certaines scènes d’action sont des morceaux de choix. S’il ne s’agit pas là d’un chef-d’œuvre, cela reste quand même un film distrayant et efficace.

Dmitri Gratchev – Le Calculateur (2014)

Titanium0Voilà encore un film de SF russe sorti directement en DVD en France, avec à la clé un changement de titre, puisque Le Calculateur (Вычислитель), de Dmitri Gratchev, est devenu, on ne sait pourquoi, Titanium. Enfin si, on sait pourquoi : alors que dans la version originale, la planète où se passe l’histoire s’appelle XT-59, en français elle devient Titanium. Sans doute que ça faisait plus classe. Mais notons tout de même un progrès par rapport aux autres DVD de ce genre : ici, le film a semble-t-il bien été traduit directement du russe, et non comme d’ordinaire de la version internationale anglaise. Cela nous évite donc les habituelles approximations et autres contresens. On déconseillera par contre le visionnage de la bande-annonce française : on y trouve des tas choses (propos, sons, et même certaines images) qui ne sont pas dans le film. C’est sans doute en partie la cause de la multitude de commentaires critiques que l’on peut trouver en ligne : « navet », « mauvais film », « lent », « effets spéciaux ratés », « incohérences scénaristiques », « sans originalité », etc. Mais est-ce tout à fait vrai.

Bref, de quoi est-il question ?

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Le cube, au milieu, c’est le Président. Visuellement, on reconnaît la patte de Fedor Bondartchouk, producteur du film.

Dans un futur indéterminé, l’humanité s’est répandue dans l’espace et a colonisé toutes les planètes habitables, même les pires. XT-59 (Titanium donc dans la version française) fait partie de ces pires : elle est recouverte de sortes de marécages habités de formes de vie hostiles. Mais on y a quand même installé une cité-état, à l’image de ce monde : froide, déshumanisée, sous l’emprise d’un système dictatorial qui règle la vie de chaque citoyen jusque dans son intimité. Ceux qui se rebellent ne sont pas condamnés à mort, mais c’est tout comme : on les abandonne aux marécages, avec un minimum de matériel. À charge pour eux de s’en sortir. Leurs seuls espoirs : atteindre le relais de la Charogne, un endroit relativement sauf habité par quelques survivants, ou mieux, parvenir jusqu’à la mythique île du Bonheur, que personne n’a jamais vu.

Nous suivons donc tout un groupe de personnes, hétéroclite. Parmi elles : un truand qui a déjà fait plusieurs allers-retours jusqu’au relais de la Charogne, un prédicateur, une jeune femme qui a tué le mari qu’on lui avait assigné, et un homme étrange, froid, « calculateur », qui tout de suite cherche à faire bande à part. Mais comme pour progresser dans le marais, il faut être deux, il laisse la meurtrière l’accompagner. Et on se rend vite compte qu’il semble connaître particulièrement bien les lieux. Qui est-il donc ?

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Revenons sur les critiques faites à ce film. « Sans originalité » ? Oui, et non. Certes l’histoire de survie d’un groupe en milieu hostile n’a rien d’original. Mais là où, à Hollywood, on aurait balancé tout le groupe armé jusqu’aux dents dans une jungle du Honduras, ici, le groupe n’a quasiment rien : des perches, des cordes, deux ou trois rations et un couteau, et il est largué dans un paysage qui est celui d’une plage volcanique d’Islande. Autrement dit, tout est noir, gris, sale, et Dmitri Gratchev parvient avec ça à produire des images souvent surprenantes.

« Lent ». Oui, mais pas tant que ça. Et là encore, ce n’est pas un film hollywoodien, dans lequel tout serait allé à toute vitesse, à grand renfort d’explosions et de giclées de sang. C’est un film russe, européen : on prend le temps d’y mettre les choses en contexte.

« Effets spéciaux ratés ». Non, du tout. Ils sont rares : Gratchev est économe sur ce point et il a raison. À force de voir des films de SF tournés sur fond vert, on en a parfois perdu le sens des réalités. Ici, nous avons justes quelques incrustations sur le décor naturel, et c’est très bien ainsi. En ce sens, les effets spéciaux sont réussis, et les créatures franchement originales.

« Incohérences scénaristiques ». Si l’on prend le temps d’aller jusqu’au bout du film (ce que certains n’ont sans doute pas fait), on se rend compte que ce qui peut paraître incohérent ne l’est pas tant que ça, et la fin est même plutôt roublarde. Après tout, c’est basé sur un court roman d’Alexandre Gromov, qui est tout sauf un mauvais auteur.

Au final, est-ce un navet ? Non, certainement pas. C’est un film fauché, tourné en quelques jours (d’où peut-être le fait que certains acteurs ne sont pas très bons), mais qui tente de faire au mieux avec son minuscule budget, et à ce titre, ça se laisse voir.

Evgueni Cherstobitov – La Nébuleuse d’Andromède (1967)

Nebuleuse0Lorsque le fameux roman d’Ivan Efremov, La Nébuleuse d’Andromède, est paru à la fin des années 1950, celui-ci a été l’occasion d’une petite révolution littéraire. Efremov offrait dans son roman un futur utopique, dans lequel l’humanité fait partie d’une vaste communauté galactique, le Grand Anneau, un cercle de communication interstellaire contournant le noyau de la galaxie. Son succès fut immense et immédiat, avec plusieurs millions d’exemplaires vendus en quelques mois. Et cela a provoqué la résurrection de la science-fiction soviétique, moribonde sous Staline.

Il était évident que ce roman devait être adapté aussi cinéma. Mais il fallut cependant attendre plus de dix ans pour que cela soit réalisé, encore que l’histoire soit restée inachevée.

Il était en effet prévu plusieurs films, en tout cas au moins deux, pour adapter l’ensemble du roman, mais le décès d’un des acteurs principaux Sergueï Stoliarov (Dar Veter), en 1969, a mis fin à cette ambition.

Deux fils narratifs se croisent dans ce film. L’un prend place sur terre, autour de Dar Veter, qui a la charge des communications avec le Grand Anneau. Ces passages, très lents et didactiques, ont au moins l’avant de nous présenter le concept de ce grand anneau : un réseau de communication avec d’autres mondes, si gourmand en énergie que l’on demande, avant chaque envoi, aux usines et infrastructures de limiter leur consommation énergétique. Les messages envoyés le sont à la vitesse de la lumière : les desservants de la station savent donc qu’ils reçoivent des messages envoyés des siècles auparavant, par des gens maintenant morts, et qu’il en sera de même pour eux lorsque leurs propres messages seront reçus.

L’autre fil se déroule selon les aventures du Tantra, un vaisseau envoyé explorer la galaxie. Celui-ci manque une rencontre avec un cargo ravitailleur, et pire, il tombe sous l’emprise d’un étoile de fer, de la gravité est si forte qu’elle l’empêche de s’échapper. Le vaisseau en est réduit à se poser sur une planète hostile, sur laquelle l’équipage découvre l’épave d’un appareil extraterrestre.

Avec un tel scénario, le film aurait pu être beau. Hélas, c’est un rattage.

Nebuleuse2L’image est laide, tout en dégradés de marron (certes une couleur à la mode à cette époque). Les acteurs sont aussi figés que dans un mauvais peplum, et leur jeu n’est jamais naturel. Lorsque l’équipage du Tantra apprend qu’il va être coincé plus de vingt ans autour de l’étoile de fer, aucun des personnages ne semble choqué, ou au moins étonné : ils sont tous figés, comme si cela leur était égal.

Nebuleuse1Sur Terre, Sergueï Stoliarov, bien que vêtu à la dernière mode de ce futur lointain, n’a pas changé de coiffure depuis les années 1920, et semble momifié.

Cette laideur n’est hélas pas compensée par le rythme, lent, qui rend rapidement le film soporifique.

Il existe deux versions du film : la version originale, de 1967, d’une durée de 75 minutes, et une version abrégée des années 80 (68 min.) : de cette seconde version, qui est hélas celle que nous avons vue, les dialogues jugés trop idéologiques ont été coupés, d’où parfois des plans très saccadés, et les voix ont été réenregistrées, ce qui donne un résultat absolument pas naturel.