Egor Baranov – L’Avant-poste (2019)

Avanpost0L’Avant-poste de Egor Baranov est un film de science-fiction sorti en France directement en DVD sous le titre de Blackout. Étant donné que j’ai bien aimé la précédente production du réalisateur, Gogol (alias Les Chroniques de Viy), je m’attendais à ce que ce nouveau film soit intéressant. Hélas, c’est un échec.

Nous sommes dans un futur proche, dans une Moscou ultramoderne toute en gratte-ciels, et dont le ciel est sillonné de drones. Un jeune soldat a un rendez-vous dans un restaurant avec une belle jeune femme. Mais dans le courant de la nuit, un événement inattendu se produit: toutes les communications avec l’extérieur du pays sont rompues. Seule une vaste zone, centrée sur Moscou, bordée à l’ouest par la Biélorussie, l’Ukraine et les États baltes, et n’atteignant pas l’Oural à l’est, répond encore. Le reste du monde semble ne plus exister.

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Lorsqu’on envoie vers l’extérieur des expéditions de reconnaissance, celles-ci, pour la plupart, disparaissent. De toute évidence, quelque chose d’hostile règne. Alors même que des émeutes éclatent dans la capitale, le gouvernement organise la défense: des avant-postes sont installés en limite de la zone, dont un nom loin de Kirov.
Une ultime expédition est alors montée, pour tenter de trouver qui est responsable de ce phénomène.

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Il existe en Russie un groupe d’auteurs et de critiques de science-fiction nommé « Bastion ». Ce groupe, clairement nationaliste, se veut « patriote », et fait de la Russie un bastion qui défend sa civilisation contre les agressions extérieures, notamment celles venant de l’Occident « corrompu ». Blackout semble être une expression cinématographique de ce groupe, avec cette Russie ultime zone civilisée dans un monde dominé par quelque chose d’hostile. Certes, me dira-t-on, les Américains ne font pas mieux dans ce genre. Mais ce n’est pas parce qu’Hollywood a produit un film aussi con qu’Independance Day, qu’il faut que d’autres pays en fassent autant.

Mais passons sur les aspects politiques: on peut après tout être en désaccord avec les idées d’un réalisateur et de son scénariste, et aimer un film pour sa réalisation et son intelligence. Le hic, ici, est que le scénario, pourtant chargé de potentiel, et agrégeant un certain nombre de bonnes idées, se révèle au final totalement incohérent. Pire, il faut vraiment être totalement dénué de la moindre culture scientifique pour croire que les pyramides d’Égypte sont âgées de 200000 ans, que les humains sont d’origine extraterrestre et ont le même ADN que leurs créateurs. Car oui, il s’agit bien de cela ici: le blackout est causé par des ET, qui veulent envahir le monde.

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Des ET bien grotesques, d’ailleurs, et on peine à croire qu’on puisse partager un bout d’ADN avec eux. Leur faciès convient à merveille dans un film de Clive Barker, mais ici, ça ne marche pas.

Quant à la réalisation, elle offre la part belle à des aventures de soldats hightech, armés jusqu’aux dents, macho en diable (le baiser pour calmer et réconforter la frêle journaliste apeurée, il n’y a rien de mieux, évidemment). Une bonne moitié du film, fort long, se résume à une chose: RATATATATATA… Blackout bat sans doute le record du nombre de morts violentes à la seconde.

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Au final, L’Avant-poste (Blackout) de Egor Baranov est un bien mauvais film, qu’on peut oublier sans difficulté.

Nikita Argounov – Coma (2020)

Voilà un film qui a longtemps été attendu. Voilà déjà quelques années que des bandes annonces circulent sur les réseaux sociaux, chargées d’images mystérieuses. Et voilà que Coma, de Nikita Argounov est enfin sorti. Et il n’a pas fallu plus de quelques mois d’attente pour qu’il nous parvienne en DVD.

Un jeune homme se réveille dans son appartement, et découvre que tout ce qui se dévoile sous ses yeux n’apparaît que de façon fragmentaire. Lorsqu’il sort de chez lui, il se retrouve dans un paysage proprement hallucinant: des fragments de bâtiments, disposés dans tous les sens, et reliés par des passerelles irrégulières, le tout peuplé de gens qui ne semblent pas vivants.

Bientôt poursuivi par une étrange créature noire, il est rejoint par un groupe de jeunes gens vêtus comme des clochards, mais armés jusqu’aux dents, qui le sauvent au prix de quelques acrobaties et de la perte de l’un d’entre eux.

Enfin, ils parviennent à une sorte de refuge, peuplé d’autres personnes du même genre. Le jeune homme apprend alors la vérité: il est dans le coma, et son esprit a rejoint un univers partagé entre tous les comateux, et formé des bribes de leurs souvenirs.

Mais comment sortir de cet enfer aussi beau qu’inquiétant?

Coma est un premier film, et pour un premier film, c’est un coup de maître. L’image est époustouflante: c’est typiquement le genre de film que l’on ne peut apprécier pleinement qu’au cinéma, en très grand. Nikita Argounov joue avec les fragments de souvenirs, pour créer un univers chaotique, du moins en apparence: car l’ensemble a clairement l’aspect d’un réseau neuronal gigantesque. Il joue aussi avec les lois de la physique: des objets, des bâtiments, des structures peuvent se retrouver avec une orientation différente de celle du lieu où se trouve les personnages. Rien que pour cela, le film émerveille et se regarde les yeux grand ouverts.

Mais il y a aussi le scénario: la quête de passé, certes classique, du personnage (qui n’a pas de nom, comme l’ensemble des protagonistes), une quête qui va l’obliger à découvrir pourquoi il s’est retrouvé dans le coma, et qui sont ceux qui l’accompagnent. L’intrigue est linéaire, mais elle est très efficace, et permet de développer pleinement l’univers visuel.

L’idée même que ce monde soit en perpétuelle évolution en fonction de ses habitants (que quelqu’un tombe dans le coma, et ce sont de nouveau souvenirs qui apparaissent, qu’un comateux meure, et ce sont des souvenirs qui disparaisse) est proprement vertigineuse.

Deux comparaisons viennent aussitôt à l’esprit. D’abord avec Aurora, de Kristina Buožytė (2012). Mais dans ce film lituanien, il n’était question que d’explorer l’esprit d’une seule personne, et toute la fascination que cette œuvre proposait reposait sur la psychologie des personnages. Mais aussi, évidemment, avec Inception, de Christopher Nolan, un film au budget 60 fois plus élevé (Coma a coûté 2,5 millions d’euros, contre 160 millions de dollars pour Inception). Cependant, Coma réussit, là ou Inception échoue. Le film de Nolan se transforme en effet rapidement d’Agence Tous Risques dans un mauvais rêve, fusillades et explosions à la clé, quand celui d’Argounov, dans lequel l’action ne manque pas, tire pleinement parti de l’ensemble des postulats théoriques mis en place.

Coma est un petit bijou.

 

 

Kristina Buožytė – Aurora (Vanishing Waves) – 2012

Aurora0Il a déjà été question sur ce blog de production ukrainiennes ou estoniennes, personne ne devra donc s’étonner s’il sera question maintenant d’un film de science-fiction lituanien sorti en 2012: nous restons dans le cadre de l’ex-espace soviétique.

Aurora, sorti sous le titre international de Vanishing Waves, est une coproduction lituano-belgo-française, deuxième long métrage de la réalisatrice Kristina Buožytė. C’est aussi, à priori, le premier film de science-fiction réalisé en Lituanie.

Lukas est un expert en neurosciences. Il participe à une collaboration internationale autour d’un prototype d’appareil visant à explorer l’inconscient des gens. La première expérience doit se faire sur une jeune femme plongée dans le comas. Le crâne rasé, équipé d’électrodes, il est plongé dans un sarcophage rempli d’eau et connecté à l’esprit de la patiente. Très vite, il va rencontrer des paysages étranges, des architectures curieuses.

Aurora1Lukas est aussi un trentenaire dont la vie sentimentale bat de l’aile. Et bientôt, au fil des expériences, il rencontre ce qu’il pense être l’esprit d’Aurora, la jeune femme. Un esprit troublé, empli de mystère. Un esprit sensuel, aussi.

Aurora2Perturbé, Lukas omet de rapporter cette rencontre à ses collègues, et va se laisser aller à approfondir ce contact avec Aurora, au point que l’on est amené à se demander qui est le vrai patient…

Étrange film que ce Vanishing Waves. Résolument moderne, il appartient cependant à un courant cinématographique qui est typiquement soviétique. L’empreinte d’Andreï Tarkovski sur la réalisatrice semble être immense. Lent, hypnotique, souvent silencieux, il berce le spectateur pour mieux le plonger, brusquement, dans les fantasmes et les angoisses de Lukas et d’Aurora.

Aurora4Cette mise en scène est elle-même servi par la magnifique musique du Suédois Peter von Poehl, qui délaisse ici la chanson pop pour offrir une sorte de croisement inattendu entre Jean Sibelius, Henryk Górecki et Arvo Pärt.

Sans être un chef-d’œuvre, Vanishing Waves est un beau film troublant et sensible. Malgré toutes ses qualités, il n’a semble-t-il même pas été diffusé en Lituanie-même, faute d’être assez commercial. À l’international, certaines éditions du DVD ont été publiées avec la mention « interdit au moins de 18 ans », interdiction bien excessive, mais qui n’a pas dû aider à faire connaître ce film.

Mieux que les humains (2018-2019)

Better0Rares sont les séries russes de science-fiction à bénéficier d’une diffusion sur le marché international. Nous avons vu récemment le cas de Dark World, par exemple. Mais cette année, c’est une série toute récente qui a pu être diffusée sur Netflix: Mieux que les humains (Лучше, чем люди, 2018-2019), sous le titre très slave de Better than us.

Dans un futur très proche, Viktor Toropov, dirigeant de la toute puissante société Cronos se fait livrer de Chine un modèle expérimental d’androïde, nommé Arissa. Mais à peine celle-ci est activée qu’elle tue un agent de sécurité qui tentait d’abuser d’elle. Igor Maslovski, le principal ingénieur de Cronos, découvre qu’une partie des données liées à l’androïde ont été altérées: elle a déjà commis un premier meurtre, au sein du laboratoire qui l’a construite, laboratoire qui depuis a fermé.

Qu’à cela ne tienne: Cronos, qui commercialise des androïdes de tous types, va se lancer dans le défi de commercialiser ce nouveau modèle révolutionnaire. Car Arissa dispose de facultés inédites: l’empathie, et un minimum de libre arbitre. Mais justement, Arissa s’est échappée et a trouvé refuge auprès de Sonia, la petite fille de Gueorgui Safronov et d’Alla, son ex-femme, maintenant remariée à un ingénieur qui doit partir pour l’Australie.

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L’intérêt de cette série se trouve en premier lieu dans son contexte: un futur proche dans lequel l’usage d’androïdes s’est généralisé. De la même manière que les smartphones sont devenus de nos jours les béquilles de notre vie sociale, ici les androïdes remplissent des tâches multiples, de simples porteurs de brancards pour les moins sophistiqués, à aides à domicile pour personnes âgées, en passant évidemment par tout ce qui concerne le sexe. Les extrapolations technologiques proposées par la série sont ici remarquables: tous les objets visibles, des ordinateurs sans écran aux moyens de communication tels que des bracelets remplaçant les téléphones, des hologrammes aux drones, rien de ce qui est présenté n’existe vraiment, mais tout y est vraisemblable et attendu dans un futur proche. Le travail de mise en contexte réalisé par la production est en tout point remarquable.

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Les personnages, aussi, sont remarquables: Gueorgui, grand chirurgien déchu, devenu médecin légiste dans une morgue, son ex-femme Alla, qui ne sait plus trop où elle en est, leurs deux enfants, l’adorable Sonia, et Egor, l’adolescent rebelle. Un rebelle qui justement s’en va rejoindre par hasard un groupuscule, les Liquidateurs, luttant contre l’invasion d’androïde, en organisant de spectaculaires lynchages de robots. Et bien entendu Arissa elle-même, l’androïde, qui bénéficie d’une prouesse d’actrice de la part de Paulina Andreeva.

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Jamais, durant toute la série, Arissa ne sera humaine. D’ordinaire, dans ce type d’histoire, les androïdes acquièrent très vite des capacités cérébrales, un intellect de type humain. Ici, ce n’est pas le cas. Arissa est une forme évoluée de robot dont le type le plus courant relève du mannequin équipé d’un équivalent Siri, la fameuse application d’Apple. Autant dire qu’il ne faut pas s’attendre à une grande intelligence de la part de ces machines.

Arissa, elle, est cependant dotée de la capacité d’apprendre, et pour cela, elle copie les humains, sans jamais vraiment se rapprocher d’eux. À ce titre, en bonne créature de Frankenstein, elle fait aussi peur qu’elle suscite l’espoir.

Ces personnages évoluent au cœur d’une intrigue policière et politique bien ficelée et pleine de rebondissements. Et l’on distinguera au fil de l’histoire quelques clins d’œil telles que les lectures de Gleb, l’homme de main de Cronos, qui enchaîne le Blade Runner de Philip K. Dick, avec le 1984 de George Orwell. Le générique lui-même est un hommage appuyé aux séquences d’introduction des deux Ghost in the Shell, de Mamoru Oshii, dont il reprend certaines idées visuelles.

Tout cela pour dire que Mieux que les humains propose une science-fiction crédible et intelligente, ce qui est fort rare à l’écran.

Chose tout aussi rare donc, cette série russe est disponible sur Netflix. Mais attention. On savait la chaîne peu soucieuse de la qualité de ses traductions: nous avons pu procéder à quelques sondages dans les sous-titres anglais, et cela va du correct au franchement médiocre. Un exemple: un juron russe courant est tvoju mat’!, ce qui se traduit mot à mot par « ta mère! », mais qui devrait se traduire en anglais par « damned it« , ou tout simplement « fuck« . En français, on attendrait « putain » ou « bordel ». Or dans les sous-titres, on peut admirer un magnifique « your mother! » Et il se trouve que la traduction française de la série a été confié à quelqu’un… qui ne maîtrise que l’anglais. Une fois encore! Nous ne doutons donc pas que les personnages vont régulièrement lancer des « ta mère! » pour jurer…

 

 

 

Alexandre Gintsburg – L’Hyperboloïde de l’ingénieur Garine (1965)

Garine01925. Deux agents russes s’efforcent de rattraper un ingénieur, Garine, qui aurait inventé un extraordinaire rayon, capable de percer les matériaux les plus résistants. Mais Garine leur échappe, à l’aide de mystérieux doubles, et s’enfuie d’abord en France, où il rejoint un collègue, Victor Lenoir, qui lui vient en aide. Plus tard, plus ou moins avec le soutien de la belle Zoia Monrose, Garine parvient à convaincre le milliardaire américain Rolling à financer ses travaux.

Car l’objectif de Garine va au-delà de la création de son «hyperboloïde». À l’aide de son invention, il compte percer la croûte terrestre et atteindre une couche du manteau supposée riche en or. Ainsi deviendrait-il le maître du monde.

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L’Hyperboloïde de l’ingénieur Garine, d’Alexandre Gintsburg (1965), est l’adaptation du célèbre roman éponyme d’Alexeï Tolstoï. Nous voilà donc plongés dans l’ambiance des années 1920, avec un film qui, tout comme Miss Mend, relève de ce qu’on a appelé le «Pinkerton rouge»: des récits d’aventures relevant de l’espionnage, en URSS, et souvent basés sur une invention fabuleuse. À ce titre, le roman de Tolstoï est le parfait exemple de ce genre.

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On retrouve donc un ingénieur, ici maléfique (superbement interprété par Evguéni Evstigneev), des financiers sans scrupules, une belle venimeuse (Natalia Klimova, dont cependant ici le rôle se cantonne un peu trop à celui d’un faire-valoir), et de valeureux agents soviétiques qui vont tout faire pour empêcher le monde de sombrer dans le chaos, alors que même que la flotte américaine est décimée par le rayon de la mort.

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Alexandre Gintsburg avait ici tout pour faire un bon film: d’excellents acteurs, une réalisation soignée, riches en détails permettant de bien se mettre dans l’ambiance des années 1920, de gros moyens technique pour les décors… Tout au plus lui reprochera-t-on une image un peu sombre d’autant plus qu’elle est en noir et blanc.

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Malheureusement, le film pèche par son scénario. Tout le début est confus, et implique que le connaisse déjà le roman. Cependant, une fois que l’on a réussi à reconstituer le fil de l’intrigue, on ne peut que savourer ce film délicieusement suranné, qui aurait presque pu être tourné en muet tant la plongée dans l’époque de l’action est parfaite.

L’Hyperboloïde de l’ingénieur Garine a été édité en DVD par Ruscico, malheureusement uniquement avec des sous-titres en anglais. Il n’existe pas, à ma connaissance, de version française.

Fedor Otsep et Boris Barnet – Miss Mend (1926)

Miss-Mend1Miss Vivian Mend est une dactylo américaine qui travaille pour l’usine Rocfeller (sic). Alors que les ouvriers sont en grève et que la police les charge violemment, elle prend leur défense et n’échappe aux forces de l’ordre que grâce à la voiture d’un ingénieur qui se présente à elle sous le nom de Johnson.

Dans le même temps, Barnet, Fogel et Hopkins, trois journalistes, sont chargés de couvrir l’affaire. Mais ils sont assez médiocres et leur attention est vite détournée par le charme de Miss Mend, laquelle semble bien tombée amoureuse de Johnson. Mais ce Johnson n’est pas ce qu’il prétend être: il est en fait Arthur Stern, riche héritier, dont le père, important homme d’affaires et propriétaires d’usines, vient d’être assassiné en Russie, officiellement par les Bolcheviques, en réalité par Tchitché, son ingénieur-en-chef, lequel oppose au socialisme une haine féroce. Arthur Stern, croyant en ce mensonge, va se mettre lui-même à détester les Soviétiques et tout ce qu’ils représentent.

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Par la biais d’un faux testament, Stern père lègue quasiment toute sa fortune à une mystérieuse organisation dirigée par Tchitché, dont le but est de détruire l’URSS et d’une manière générale tout mouvement social ouvrier. Mais la ténacité de Miss Mend, qui s’occupe seule de son neveu, fils illégitime de Stern père, et le caractère aventurier des trois journalistes, vont perturber ces plans diaboliques.

kinopoisk.ruMiss Mend est une adaptation très libre de Mess-Mend, ou un Yankee à Petrograd, de Marietta Chaguinian, roman-feuilleton de science-fiction, paru en dix fascicules en 1924. Mais Fedor Otsep et Boris Barnet ont fait le choix de gommer les éléments de science-fiction pour ne garder qu’une intrigue qui relève plus du policier et de l’espionnage. Tout de même: on y trouvera un cadavre ressuscité, une séance d’hypnose, un ingénieur fou qui crée dans son laboratoire secret les poisons et les maladies les plus terribles, à même de rayer un pays de la carte, et de multiples rebondissements qui font le charme de ce que l’on a appelé par la suite le Pinkerton Rouge, ces intrigues policières populaires dont le modèle était constitué par les aventures publiées avant guerre en fascicules avec pour héros Sherlock Holmes ou donc, Nat Pinkerton.

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Superproduction ayant vocation à dépasser les modèles hollywoodiens d’alors, Miss Mend est un petit bijou. Petit n’est d’ailleurs pas le bon mot, puisque les trois épisodes de cette mini-série durent au total plus de quatre heures! Mais quatre heures qu’on ne sent absolument pas passer, et qui s’achèvent même sur un final particulièrement trépidant. De l’action, de l’aventure, de l’amour, et beaucoup, beaucoup d’humour. Igor Ilinski, qui interprète un des journalistes, est l’élément comique principal, avec ses postures à la Charlot. Mais on trouve aussi des situations, des scènes, qui relèvent de la caricature, notamment de la société américaine, comme ce gigantesque fauteuil supposé se trouver dans le salon de la famille Stern.

Miss-Mend3Cette caricature n’est cependant pas grossière, il ne s’agit pas d’un film de propagande idéologique: les USA et leurs habitants ne sont pas vus comme un pays ennemi. Seul le monde des affaires est considéré comme corrompu et irrécupérable (en témoigne le sort pitoyable d’Arthur Stern). L’URSS n’est de toute façon pas épargnée puisqu’on ose y montrer des enfants mendiants, à Petrograd! Le genre de chose propre à faire scandale dans un pays où tout les gens sont supposés être égaux.

Ce monument de cinéma a été édité en 2016 par les éditions Lobster, dans une collection patronnée par l’excellent Serge Bromberg. L’image, restaurée, est remarquable. Les cartons ont vraisemblablement été traduits de l’anglais, vu certaines translittérations adoptées, mais étant donné leur brièveté, ça n’a pas grande conséquence (et il est possible que l’équipe de Lobster n’ait pu travailler que sur une copie de langue anglaise). La musique, composée pour l’occasion par Robert Israel, sert très bien l’action, sans être pesante.

Ilya Naishuller – Hardcore Henry (2016)

Henry0Henry se réveille dans un laboratoire. On le sort d’une cuve, et une belle jeune femme lui fixe des prothèses de jambes et de bras. Il est un cyborg. Grièvement blessé, il a été patiemment reconstitué par celle qui se prétend sa femme. Mais sa mémoire est incomplète et surtout, on ne lui a pas encore implanté le module qui devrait lui permettre de parler. Or peu après son réveil, le laboratoire est attaqué par Akan et ses mercenaire. Akan veut s’emparer de la technologie permettant de produire des cyborgs. Mais Estelle, la jeune femme, et Henry parviennent à s’enfuir. Ils se retrouvent à Moscou, où ils sont cependant séparés. Henry est recueilli par Jimmy, un excentrique qui semble tout savoir sur lui. C’est le début d’une longue cavale meurtrière.

kinopoisk.ruUnique long métrage d’Ilya Naishuller, musicien et réalisateur des clips du groupe russe Biting Elbows, Hardcore Henry est issu d’un de ces clips, complètement déjanté, qui avait été entièrement tourné en vue subjective, à l’aide d’une caméra Go Pro. La virtuosité du clip et son mauvais goût intégral ont attiré l’attention du producteur et réalisateur Timour Bekmambetov, lequel lui a proposé de faire un film sur le même principe, sur la base d’une production russo-américaine.

kinopoisk.ruC’est donc par les yeux de Henry, et uniquement comme cela, que l’on suivra l’action de ce film. Et de l’action, il n’en manque pas. À la fois hommage et parodie des jeux vidéos de type FPS, Hardcore Henry se pose comme une liste des milles et une façons d’apporter une mort violente à quelqu’un. Tout y passe: meurtre par balle, au lance-flamme, à la machette, à la mitrailleuse lourde, à coups de brique, de pressage de tête dans un ventilateur. Hardcore Henry est gore – il a d’ailleurs été interdit aux moins de 16 ans. Mais pas gore pour faire peur.

kinopoisk.ruLes anciens amateurs de jeux vidéos se souviendront alors de Duke Nukem 3D, où l’on dégommait dans la joie et la bonne humeur des centaines d’extraterrestres tout en visitant des bordels et autres salles de jeux. Hardcore Henry est ainsi: gore, mais truffé d’humour, de clins d’œil. On reconnaîtra alors certaines scènes de jeux fameux: Duke Nukem, donc, mais aussi S.T.A.L.K.E.R ou encore Return to Castle Wolfenstein. Et bien évidemment, il y a un gros boss de fin.

Il est clair que tout le monde ne peut apprécier ce film, de par son caractère outrancier et ultraviolent. Mais le scénario comme la réalisation sont astucieux et montrent que Naishuller a du talent. Espérons que pour les films à venir, il sera capable de produire quelque chose de plus mûr.

Vassili Levine – Le Capitaine Nemo (1975)

kinopoisk.ruJules Verne a toujours été considéré comme un auteur important en Russie, et du temps de l’URSS, il était un modèle pour les auteurs de science-fiction. Que son œuvre y ait été adaptée à l’écran n’a donc pas de quoi surprendre. Ce sont les studios ukrainiens d’Odessa qui s’en sont notamment chargé en 1975, en produisant pour la télévision une mini-série consacrée au capitaine Nemo, réalisée par Vassili Levine.

Il s’agit bien entendu d’une adaptation de 20000 lieues sous les mers, mais une adaptation qui se permet de prendre quelques libertés avec l’œuvre originelle. Je ne ferai pas ici l’injure de résumer l’intrigue. Notons juste en quoi cette mini-série, de trois épisodes d’un peu plus d’une heure chacun, s’en distingue. Le changement de titre est motivé par le fait que l’accent n’est pas vraiment mis sur l’exploit qu’était au XIXe siècle la navigation sous les mers, ni sur le Nautilus, cet incroyable sous-marin électrique, mais sur la personne du capitaine Nemo.

Nemo-2On savait par le roman L’Île mystérieuse, que Nemo était un prince indien. Mais ici les scénaristes s’en sont allés piocher dans un autre ouvrage de Verne, La Maison à vapeur, des éléments de biographie d’un chef de la révolte de Cipayes, pour les attribuer à Nemo, lequel devient donc un prince vaincu par les Anglais, qui n’a depuis de cesse de venir en aide aux peuples victimes du colonialisme. Il s’oppose ainsi clairement au professeur Pierre Aronnax, son hôte involontaire, qui vante les mérites de la France, laquelle est en train « d’apporter la civilisation » au Mexique, en Afrique et en Cochinchine.

Certes, cela peut paraître surprenant de voir ainsi Nemo transformé, jusque dans son apparence physique, en une sorte de Che Guevara avant l’heure. Mais cela fonctionne bien. Le scénario est solide, bien rythmé, intelligent.

Nemo-3La réalisation cependant n’est pas tout à fait à la hauteur des ambitions du réalisateur. Certes, de gros moyens pour l’époque ont été employés, avec la construction de maquettes, d’un décor intérieur visant à reconstituer le Nautilus d’une façon aussi crédible que possible. Des trésors d’astuce ont été déployés pour montrer les scènes sous-marines, durant lesquelles l’équipage et ses trois prisonniers – Aronnax, Conseil et Ned Land – sortent en scaphandre explorer les fonds marins.

Nemo-4Mais les caméras employées sont celles de la télévision: l’image n’est guère stable, les couleurs sont passablement ternes – alors qu’elles auraient mérité d’être éclatantes, justement, durant ces scènes de plongée. Cela vient quelque peu ternir cette mini-série pour le reste remarquable. En revanche, la musique d’Alexandre Zatsepine vient souvent relever agréablement l’image.

Nemo-5Il n’existe à ma connaissance hélas pas de version française disponible sur le marché.

 

Sergueï Mokritski – Le Gardien des mondes (2018)

Gardien0Moscou, de nos jours. Kirill travaille pour un studio de développement de jeux vidéos, et il n’a pas son pareil pour créer des univers : on le considère comme un génie. Mais sa vie privée en revanche est un désastre. Ses comptes sont toujours gérés par sa mère, et sa compagne, Anna, le quitte car elle le juge trop immature. Mais voilà qu’un jour, en rentrant chez lui, il trouve son appartement totalement métamorphosé et habité par une femme que nul ne connaît. Et petit à petit, Kirill disparaît de la mémoire de ses proches, de ses amis, et enfin de ses parents. Il se retrouve seul, à la rue, après avoir revu la mystérieuse femme qui l’a poussé… à la tuer. Plus tard, dans la rue, un itinéraire apparaît sur son GPS, qui le conduit à une vieille tour non loin du Kremlin.

kinopoisk.ruCette tour, qui semble vivante, est en fait un point de passage entre plusieurs univers parallèles, et Kirill va en devenir le gardien, ou plutôt le douanier.

Gardiens6Adapté d’un roman de Sergueï Loukianenko, Le Gardien des mondes (en russe Черновик, Le Brouillon – 2018), de Sergueï Mokritski, est un film surprenant. Il est assez rare que les longs métrages ayant pour sujet des univers alternatifs soient réussis. Le film de Mokritski a failli l’être. L’idée de portes entre les mondes n’est pas nouvelle, pas plus que celle d’un gardien. Mais il s’y greffe ici tout une organisation, composée de gens quasi-immortels, invulnérables, chargée de veiller sur ces portes. Kirill devient très rapidement l’un d’eux, en acquérant sans s’en rendre compte un savoir immense sur chaque monde, et des capacités physiques inhumaines. Mais Kirill n’est pas seulement chargé de veiller sur les portes : il doit aussi en ouvrir de nouvelles, à l’aide de son imagination. Cependant, si l’on a pris soin d’effacer son souvenir de la mémoire de ses proches, lui n’a pas du tout l’intention de faire table rase de son passé. Aussi se lance-t-il à la recherche de ses amis et parents.

kinopoisk.ruVisuellement parlant, Le Gardien des mondes est une réussite. Les images des diverses Moscou alternatives sont fabuleuses : Moscou steampunk, Moscou enfer bolchevique, Moscou paradis tropical, etc. Les décors, les costumes sont aussi remarquables, et aucun détail n’est négligé pour rendre crédibles les divers univers. Les acteurs sont parfaits, mais on accordera une mention spéciale à la Lituanienne Severija Janusauskaite, inquiétante dans son rôle de méchante glaciale (un rôle qui aurait pu être donné à quelqu’un comme Tilda Swinton).

kinopoisk.ruMais le gros problème du film réside dans son scénario, qui reste plein de trous. Un nombre important d’éléments narratifs nous sont présentés avant d’être tout bonnement négligés : quel est donc cet artefact tenu par une main momifiée que l’on donne à Anton, l’un des supérieurs de Kirill ? Comment l’ex-amante du héros a-t-elle pu intégrer, au moins superficiellement, l’organisation ? Etc.

kinopoisk.ruCes lacunes, qui expliquent la mauvaise réception du film en Russie (et visiblement aussi en France si l’on en croit les commentaires en ligne), sont tout simplement dues au fait qu’une série est en cours de développement, toujours sous la direction de Mokritski. Il semble bien que l’on se retrouve dans le même cas de figure que Le Monde sombre : une série (très bonne dans ce dernier cas) et un film qui en est la version condensée, le film sortant hélas avant la série. Ce me semble ici un très mauvais procédé.

Gardiens5Comme d’ordinaire, ce film est sorti en France directement en DVD. Comme d’ordinaire aussi, c’est traduit dans l’anglais, hélas, mais je n’ai pas repéré de contresens ou de faute importante dans les sous-titres.

Sarik Andreassian – Les Gardiens (2017)

Gardiens0J’avais plutôt bien aimé un précédent film de Sarik Andreassian (Andreasyan sur les DVD soit-disant français, mais systématiquement traduits de l’anglais), aussi me suis-je tourné sans trop de craintes vers Les Gardiens (Guardians sur les DVD soit-disant français, mais systématiquement traduits de l’anglais – bis), un film sorti en 2017 en Russie et édité directement en DVD à peine quelques mois plus tard en France, où il a été présenté comme un genre de Marvel russe, un blockbuster avec des superhéros.

Il y a quarante ans, en URSS, deux savants ont menés des expériences ultra-secrètes. L’un, Kouratov, tâchait de permettre à l’homme de contrôler mentalement n’importe quel machine. Mais ce fut un échec, aussi tenta-t-il de voler les travaux de l’autre, un généticien qui s’est efforcé avec succès de créer des surhommes. Mais son action fut découverte, et le laboratoire pris d’assaut. Lors d’une explosion, Kouratov fut grièvement blessé, irradié, mais il parvint à s’enfuir en emportant les travaux de recherche. Il disparut ainsi durant des décennies.

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Le super-vilain-bouh-pas beau

Bien des années plus tard, l’armée teste de nouveaux robots de combat. Mais ceux-ci échappent subitement à tout contrôle et tuent leurs créateurs. Kouratov est de retour, et il n’est pas content. La solution? Recréer l’équipe du projet secret soviétique, nommé Patriot, et rassembler les cobayes humains des expériences de génétique. Car ceux-ci sont devenus quasi-immortels, et ont développé des super-pouvoirs. L’un contrôle les pierres, l’autre peut se transformer en ours colossal, un troisième est rapide comme l’éclair et peut trancher quelqu’un en deux le temps d’un claquement de doigt, enfin une quatrième peut se rendre invisible au contact de l’eau.

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Remarquez que l’équipe de Patriot a un sens inné de l’esthétique:
même à l’armée on ne pose pas comme ça

L’histoire, en elle-même, n’est guère originale. Rien que le principe de la création du surhomme soviétique, l’Homo sovieticus, qui était au coeur d’un roman de Dmitri Bykov, La Justification (paru chez Denoël il y a quelques années et absolument remarquable). Mais il y a bien pire: cette histoire n’est qu’un décalque de ce qu’on a déjà pu voir cent fois, mille fois, dans les comics et les films qui les adaptent, avec ces vaillants héros costumés qui affrontent un super-méchant de la mort qui tue, détruisant, comme il se doit, toute la ville au passage (combien de fois les héros américains ont-ils rasés les USA dans leurs batailles?).

kinopoisk.ru

« Je viens de buter un super-méchant, j’ai le droit de prendre la pose,
même si personne ne me regarde ».

Andreassian, qui avait livré quelques scènes visuellement intéressantes dans Survival Game, confond ici effet spéciaux et mise en scène. Tout est figé, caricatural, poseur. Les acteurs sont inexistants, et on les comprend! Il suffit de les voir sur fond vert pour saisir le ridicule de leurs rôles. On notera aussi que celui qui peut se transformer en ours souffre du complexe de Hulk. En se transformant, il grossit, et donc déchire son t-shirt, mais pas son pantalon, indestructible. Mieux: quand la transformation est totale, il est entièrement ours, donc nu, mais lorsqu’il redevient humain, il retrouve comme par miracle son pantalon. On va dire qu’il était caché sous les poils.

Gardiens4

« C’est économique: avec le même décors et les mêmes personnages,
on a tourné un épisode de l’Île aux enfants! »

Bref, c’est mauvais, très mauvais. Et comme d’habitude, donc, c’est traduit de l’anglais, et non du russe, mais on s’en fiche: les dialogues sont si plats qu’il est difficile d’y commettre des contresens lors de la traduction.