Egor Baranov – Les Chroniques de Viy (2017-2018)

Sorties en DVD isolés ou en coffret, Les Chroniques de Viy, de Egor Baranov, dont le titre original est tout simplement Gogol (2017-2018), sont un objet cinématographique bâtard. En effet, cela se présente sous la forme d’une trilogie, mais il s’agit en réalité d’une minisérie, car chaque film contient lui-même deux volets ayant chacun leur histoire propre, le tout articulé à l’aide d’un fil narratif qui réapparaît d’un volet à l’autre.

Mais de quoi est-il question?

Nous sommes au début du XIXe siècle. Le jeune Nicolas Gogol est monté à Saint-Pétersbourg dans l’espoir de rencontrer Alexandre Pouchkine, et de faire carrière en littérature. Hélas, le premier poème qu’il a publié est un échec, aussi court-il d’une librairie à l’autre pour en racheter tous les exemplaires et les brûler. En attendant, il se fait simple secrétaire, jusqu’à sa rencontre avec un tout-puissant officier de la police secrète, lequel découvre le don particulier du jeune auteur: à l’aide de visions extra-lucides, il peut reconstituer une scène de crime et aider à découvrir le coupable.

Aussi l’inspecteur Guro l’embauche-t-il, est ensemble, ils se rendent en Ukraine, près du hameau de Dikanka, résoudre une affaire étrange: un mystérieux cavalier, aussi insaisissable qu’invulnérable, a déjà tué plusieurs personnes dans des circonstances qui semblent surnaturelles. Guro et Gogol vont donc s’installer dans ce village arriéré et loin de tout, et découvrir au passage ses habitants, mais aussi les créatures qui le hantent – toutes celles que Gogol, le vrai, a placées dans ses nouvelles.

N’en doutons pas: le pari de Baranov de faire de Gogol un névrosé aux talents surnaturels peut surprendre. Il est tout aussi culotté de voir l’écrivain plongé au sein de sa propre création. Mais pourquoi pas, après tout? Les Chroniques de Viy ne sont pas le moins du monde une œuvre historique, mais bien une trilogie fantastique, dans laquelle la fantaisie a toute sa place.

Servie par un casting parfait, basée sur une reconstitution minutieuse des costumes et des décors, ponctuée de touches d’humour bienvenues et de clins d’œil à la littérature d’alors, la trilogie de Baranov offre un cinéma populaire qui ne fera crier personne au génie, mais qui remplit son rôle de distraction intelligente, à la différence du grotesque Viy 3D, d’Oleg Steptchenko, sorti en 2014.

 

Alexandre Bogouslavski – Les Maîtres de l’illusion (2018)

Maitres0Mickael est un jeune escroc qui pense avoir monté le casse du siècle dans un casino de luxe. Mais alors qu’il est en train de réaliser des gains faramineux, un inconnu lui rafle la mise à l’aide d’un étrange pouvoir d’illusion, et lui-même se retrouve arrêté par la sécurité de l’établissement. On lui donne alors un délai très court pour retrouver et rembourser la somme qui a été volée.

Ne sachant que faire, Mickael écoute un de ses amis qui lui parle de personnes ayant chacune un talent particulier: l’un sait commander aux appareils électronique, l’autre sait déplacer les objets à distance, etc. Le jeune homme décide alors de les rassembler et d’organiser un vol dans un autre casino. Mais c’est sans compter sur son père, qui se livre à la même activité…

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Les Maîtres de l’illusion (en russe : За гранью реальности, Aux Frontières de la réalité), réalisé en 2018 par Alexandre Bogouslavski, est un film boiteux par tous ses aspects ou presque. On y retrouve en effet les mêmes défauts que dans Abigail, du même réalisateur, à savoir un scénario très léger et un direction d’acteur médiocre.

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Le scénario, ici, est linéaire, classique, sans la moindre surprise. Même l’idée de la rivalité entre le père, toujours absent mais tout puissant, et le fils, est banale. Et l’on a évidemment le droit à l’ordinaire et longue séquence de recrutement des associés, l’un après l’autre, permettant de bien présenter leurs pouvoirs. Tout ceci est déjà vu et revu.

La réalisation en elle-même est très correcte, les effets spéciaux sont soignés et l’on a le droit à quelques jolies scènes très agréables à l’œil. En revanche, tout comme dans Abigail, le plus gros problème reste les acteurs. Bogouslavski a voulu un casting international, avec Antonio Banderas, qui honnêtement, donne toujours l’impression de se demander ce qu’il fiche là tant il ne fait pas le moindre effort, et Miloš Biković. Tous deux, dans la version russe du film, ont été doublés. Mais pour la version internationale, tous les acteurs ont joué en anglais, et c’est une catastrophe: ils récitent, avec application certes, leur texte. Leur jeu n’a du coup absolument rien de naturel.

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Les Maîtres de l’illusion est disponible en France en DVD. Curieusement, en Russie, le film est sorti sous le seul nom d’Alexandre Bogouslavski, alors qu’à l’international on lui a associé comme co-réalisateur Francesco Cinquemani. Pourtant, il n’y a pas de différence de version. Y aurait-il eu un réalisateur fantôme (comme il y a des écrivains fantômes), crédité seulement à l’international?

Alexandre Roou – Vassilissa la Belle (1939)

Vassilissa0Dès l’époque de Staline, le cinéma soviétique s’est signalé par ses adaptations des contes populaires merveilleux. Une situation qui peut sembler paradoxale, puisque le fantastique était un genre quasi-inexistant que ce soit en littérature ou au cinéma, mais les contes, eux-mêmes, considérés comme l’expression du génie populaire, sont passés entre les mailles du filet.

Et l’un des grands maîtres du conte merveilleux russe au cinéma est Alexandre Roou. Vassilissa la Belle (Василиса Прекрасная), sorti en 1939, est son second long métrage.

Au milieu de la steppe, dans une masure en bois, vit un vieillard et ses trois fils, tous célibataires. Fatigué de devoir leur servir de bonne, le vieillard décide de les marier. Pour cela, chacun doit tirer une flèche, et épouser celle près de qui la flèche tombera. Ainsi, le premier doit épouser une fille noble, le second une fille de marchand, et Ivan, le cadet… une grenouille! Car sa flèche est tombée dans un étang, près d’une fleur de nénuphar.

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Toutefois, en l’absence des hommes, une belle jeune femme sort de la peau de grenouille. Jalouses, les deux autres brulent la peau, mais ainsi, Vassilissa – car il s’agit d’elle –, se retrouve sous l’emprise de Zmei Goronitch (Dragon de la Montagne), et enfermée sous la garde de Baba Yaga.

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Vassilissa la Belle est loin d’être un chef-d’œuvre. Comme beaucoup de films soviétiques de ce genre, il souffre d’un gros défaut: les acteurs, et en premier lieu Sergueï Stoliarov, habitué à ce genre de film, sont assez médiocres, et la pauvreté des dialogues ne les aide pas. Il en est un cependant qui sort du lot: Georgui Milliar dans le rôle… de Baba Yaga. Un rôle qu’il réendossera à plusieurs reprises durant les décennies suivantes.

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Aussi, si la première partie, qui se déroule à la ferme, est assez lourde et ennuyeuse, pour ne pas dire profondément misogyne, la seconde partie, en revanche, qui narre les aventures d’Ivan et la détention de Vassilissa, est remarquable. Le ton change du tout au tout: Vassilissa la Belle, jusque là film vaguement comique, devient un pur film d’aventures merveilleuses. Et un film particulièrement inventif. Le palais de Zmei Goronitch est exceptionnel du point de vue architectural. La scène de la confrontation d’Ivan avec une araignée géante qui lui pose des énigmes n’est pas sans rappeler la fameuse Arachne du Seigneur des Anneaux.

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Et puis il y a ce dragon tricéphale, certes encore maladroit, par rapport à celui qui apparaîtra dans Ilya Mouromets d’Alexandre Ptouchko, mais tellement fabuleux pour l’époque.

Le film est disponible en DVD chez Ruscico, avec des éditions allemande ou anglaise (mais chacune avec une version française). Les sous-titres sont de qualité. Il n’en est pas de même de l’image, qui n’a hélas fait l’objet d’aucune restauration, et est parfois assez médiocre.

 

 

 

Alexandre Bogouslavski – Abigail (2019)

AbigailDepuis plusieurs années, la ville est coupée du monde. Nul ne peut en sortir, et une redoutable police, formée d’officiers portant un masque de cuivre, traque inlassablement toute personne supposée porteuse d’une mystérieuse maladie. C’est ainsi que le père d’Abigail a disparu, alors qu’elle était encore une enfant. Dix ans plus tard, Abigail, devenue adulte, s’interroge: mais quelle est donc cette maladie, et pourquoi ne revoit-on plus jamais les malades?

Mais un jour qu’elle est confrontée à une descente de police, elle se rend compte qu’un des hommes masqués n’est autre qu’un des anciens assistants de son père… lequel pourrait bien être encore vivant.

 

kinopoisk.ruJ’ignore tout de la filmographie antérieure d’Alexandre Bogouslavski, mais il faut bien avouer en visionnant Abigail, qu’il est doué, non seulement avec une caméra, mais aussi dans la direction des effets spéciaux. Se plaçant dans un univers à l’esthétique steampunk, mais relevant en réalité de la fantasy urbaine, il est aussi original au niveau du scénario: ces deux genres sont en effet assez rares à l’écran.

kinopoisk.ruCe scénario a été régulièrement critiqué, en ligne, par certains considérant qu’il est sans queue ni tête. Il n’en est rien. Il est bien construit… mais limité.

En effet, Abigail nous montre ce qui n’est ni plus ni moins qu’une dictature. On y sent une critique du communisme, du fait que cette dictature voudrait mettre tout le monde sur un pied d’égalité, gommant toute personne ayant des capacités supérieures. Mais la critique reste vraiment superficiel, et au final, on se retrouve avec un film plutôt creux, plus destiné aux enfants et aux jeunes adolescents qu’aux adultes.

kinopoisk.ruUne note curieuse pour finir: lorsque l’on veut regarder le DVD français en version originale, on est au premier abord surpris d’entendre… de l’anglais! Sur le coup, on peut croire à un nouveau travail de salopard, comme on en a vu tant avec les éditions françaises de films russes. Mais il n’en est rien: le film a réellement été tourné en anglais. Et l’on se demande bien pourquoi, car au final, si les acteurs sont plutôt bons, on sent que l’anglais n’est pas leur langue maternelle, et qu’ils s’appliquent à bien la prononcer, ce qui donne un jeu assez peu naturel.

Djanik Faiziev et Ivan Chourkhovetski – La Légende de Kolovrat (2017)

Furious0Ne chercher pas le titre de ce film en français: vous ne le trouverez pas. Les droits internationaux ayant été d’abord vendu aux USA, il est sorti là-bas sous le titre crétin de Furious, et bien évidemment, la version française ayant été une fois encore traduite de l’anglais, c’est aussi sous ce titre qu’il est paru directement en DVD en France.

Mais pour ma part, je garderai La Légende de Kolovrat, car cela a son importance.

Le XIIIe siècle. Un adolescent rêve de devenir un soldat. Il interpelle un voïvode pour lui montrer ses talents avec deux bâtons. Mais juste à ce moment-là, une troupe de Mongols attaque. La fille du voïvode parvient à s’échapper, tandis que l’adolescent, Evpati Kolovrat, reçoit un coup à la tête et est laissé pour mort.

13 ans plus tard. Kolovrat a épousé la fille du voïvode. Il est lui-même devenu capitaine des gardes du prince de Riazan. Pourtant, il est handicapé: le coup qu’il a reçu à la tête l’a rendu périodiquement amnésique. Chaque matin, il se réveille en croyant être attaqué par les Mongols. Et il a oublié tout ce qu’il a vécu les treize dernières années. Mais sa femme l’aide, patiemment. Lui-même tient un journal, pour se remémorer le plus rapidement possible le passé. Et ça fonctionne, malgré quelques bourdes qui le font passer pour un lunatique.

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Mais voilà que le grand khan Batu arrive près de Riazan avec une armée immense, à laquelle la ville ne pourra résister. Le prince envoie son fils en ambassade. Mais sachant celui-ci instable, il le fait accompagner par Kolovrat, qui lui-même est suivi par un ami et une servante qui aura la charge de le réveiller le matin et lui faire revenir sa mémoire.

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Hélas, l’ambassade se passe très mal, la petite troupe est contrainte de fuir loin de la ville, laquelle est rasée par les Mongols. Kolovrat, qui a perdu sa femme et ses enfants, rassemble les quelques survivants et se met en tête de retarder autant que possible la horde, le temps que les autres villes de la Rus’ réunissent leurs forces pour lui faire face.

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Voilà un film qui a été régulièrement comparé à 300, fameux film de Zack Snyder. Mais on aurait tort de s’arrêter à ça, car pour qui connaît l’histoire russe, les ressemblances ne sont que fortuites. La Légende de Kolovrat, en effet, adapte, certes de façon très libre, un vieux récit médiéval, connu par des copies tardives: le Récit sur la destruction de Riazan. Même certains éléments qu’on peut penser exagérer, à la fin du film, se trouvent réellement dans le récit de base.

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On pardonnera alors à ce film ses élans de patriotisme: après tout, c’est exactement ce que l’on trouvait déjà dans le Ilya Mouromets d’Alexandre Ptouchko il y a plus de cinquante ans. Nous avons affaire à une épopée, avec des héros qui défendent une juste cause.

La réalisation ici est diablement efficace. Djanik Faiziev et son compère ont certes un peu tendance à abuser du ralenti, mais cela reste esthétique. On pourra cependant critiquer les effets numériques concernant les paysages: l’ensemble fait souvent très artificiel. Mais les acteurs, vêtus de costumes magnifiques, rattrapent cela sans trop de difficulté.

La Légende de Kolovrat s’avère au final un film tout à fait plaisant, de grand spectacle, qui n’a pas la prétention d’être un chef-d’œuvre, mais fournit son lot d’aventure et de passion.

 

Oleg Assadouline – Dark World (2014)

Temny0Il y a déjà fort longtemps, il a été question ici d’un film sorti en France sous le titre de Dark Fantasy (en réalité: Le Monde sombre, Тёмный мир). En 2013, ce film a fait l’objet d’une suite, ou plutôt d’une séquelle, qui se place dans le même univers: Le Monde sombre: l’équilibre (Тёмный мир: Равновесие), lequel film a été développé en 2014 sous la forme d’une mini-série de 12 épisodes dirigés par Oleg Assadouline et scénarisée par Marina et Sergueï Diatchenko.

Or, il se trouve que cette mini-série a été diffusée en France et en Belgique sur des chaînes câblées… mais nous ne le savions pas, car c’était sous le titre de Dark World: Equilibrium (ce qui encore est assez respectueux, même si c’est en anglais), ou bien de Nox: Les gardiens de la lumière (ahem).

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Nous sommes à Moscou, de nos jours, et plus précisément à l’université. Dacha est une jeune étudiante (visiblement en sciences de la terre). Elle suit des cours de conduite, mais voilà que le moniteur lui révèle, à la suite d’un incident étrange, qu’elle est initiée. Elle rejoint alors une petite équipe de drôles de personnages qui passent leur temps à rôder autour de l’université: Lisa, une magicienne combattante, Gricha, son mari, capable d’ouvrir des portails à l’aide d’une bombe aérosol, Pipl, un hurluberlu à l’odorant surdéveloppé, et enfin Alexeï, le geek de service, né mille ans plus tôt. Leur rôle? Capturer des ombres, des esprits maléfiques qui aspirent l’énergie vitale de leurs victimes et qui tournent autour de l’université, car juste en-dessous se trouve un portail dont elles sont issues. Ce même portail est gardé par le moniteur, et trois hommes perpétuellement en train de jouer aux dominos: les trois ouvriers qui l’ont découvert accidentellement en 1948 et maintenant condamnés à le surveiller.

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Petit à petit, Dacha va tâcher de prendre ses marques au sein de cette équipe, tout en maintenant sa vie sociale. Car il y a Sem, l’excentrique gosse de riche, qui en pince tout de suite pour elle, et Micha, un beau garçon en couple avec une pimbêche pénible.

À la lecture de ce très bref synopsis, on aura vite fait le rapport avec la fameuse série américaine Buffy contre les vampires… et on aura raison. Le portail contre la bouche de l’Enfer, les ombres contre les vampires, la petite équipe hétéroclite pour surveiller tout cela… et bien sûr un grand méchant qui va s’efforcer d’ouvrir le portail.

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Mais il ne s’agit cependant pas d’une copie servile. Le propos de cette série est résolument moderne, et l’équipe de chasseurs d’ombres (« le service de livraison ») est ancrée dans son temps: ce sont leurs adversaires qui usent de formules magiques et de vieux grimoires. Eux ont leurs dons, certes, mais surtout leurs smartphones.

Ajoutons à cela que la réalisation est soignée, et même s’il est question d’ombres, les couleurs sont très vives. Assadouline fait souvent preuve d’inventivité pour mettre en œuvre les dons de ses héros. Les acteurs sont convaincants. Ils incarnant des personnages sympathiques qui sont peut-être des héros, mais des héros qui doutent, notamment lorsqu’ils doivent renvoyer des créatures à l’apparence tout-à-faire humaine à travers le portail, lors de ce qui ressemble fort à une exécution sommaire

De plus la série à le mérite d’être très courte, ce qui lui évite de s’essouffler comme tant d’autres. On passe donc un très bon moment…

… sous réserve de ne pas la voir en français!

Oui, il fallait bien un bémol. Car lors de la diffusion en France, quelqu’un a eu l’extraordinaire idée de changer les prénoms de l’ensemble des personnages et de les remplacer par des prénoms français (au mieux) ou américains (au pire). Dacha devient Laure, Micha devient Matt, Gricha devient Mike, ou encore Sem devient Bruce! Ah, ce charme des prénoms slaves! Et tout cela en gardant leurs noms de familles russes.

Existe-t-il un seul Russe au monde prénommé Bruce?

Encore une fois, une œuvre de genre (SF, fantasy, etc.) russe a été massacrée à la traduction, et ça commence à bien faire. Et malheureusement, il n’existe pas encore de DVD avec sous-titres.

Notons qu’une saison 2 est annoncée.

Youri Kovalev – Forteresse (2017)

Forteresse0Le film dont il va être question ici est ukrainien. Alors tant pis si ce blog s’appelle Russkaya Fantastika, mais après, s’il y est question de cinéma soviétique, il doit bien pouvoir être possible d’y parler aussi du cinéma des ex-républiques soviétiques. Il sera d’ailleurs question dans les semaines à venir d’un film lituanien.

Mais pour l’instant, parlons donc de Forteresse (Сторожова застава, Le Corps de garde), de Youri Kovalev (crédité Yuriy Kovaliov, à l’anglaise, dans l’édition française).

Il s’agit là de l’adaptation d’un roman de Volodymyr Routkivski, totalement inconnu sous nos cieux, mais écrivain connu pour la jeunesse en Ukraine. L’histoire en elle-même se base sur une trame maintenant banale: un adolescent, victime dans son enfance d’un accident de la route et qui depuis ne supporte plus de se retrouver en hauteur – cela va au-delà d’un simple vertige –, accepte d’accompagner cependant sa classe lors d’une sortie en montagne pour aller observer une éclipse solaire. Mais alors qu’il se trouve séparé du groupe avec un camarade, il tombe dans un trou qui le propulse… mille ans dans le passé.

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Ce passé n’est pas à proprement parler un passé historique, puisqu’il tombe non loin d’un poste de garde occupé par des soldats de la Rus’ faisant face aux envahisseurs polovtses. Ces soldats ne sont pas n’importe qui, puisqu’ils ont à leur tête les fameux Ilya Mouromets, Dobrynia Nikititch et Aliocha… pardon Olechka, Popovitch, les trois puissants bogatyrs de Kiev.

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Face à eux, un khan polovtse et sa horde, aidé d’un puissant chaman. Or en cherchant un moyen de retourner chez lui, en son temps, Vitko, le héros, va découvrir la pierre de Perun, un artefact qui attirera la convoitise du chaman.

Avec Forteresse, nous avons donc clairement affaire à un récit du même type que Narnia, ou que L’Histoire sans fin. Un garçon de notre temps, projeté dans un monde de magie, va se retrouver au coeur d’un conflit dont il sera la clé. Mais plutôt que d’inventer un monde imaginaire, le cadre choisi ici est la Rus’ de Kiev, telle qu’elle est retranscrite dans les récits folkloriques russes, biélorusses, et bien sûr ukrainien, puisqu’il s’agit là d’un folklore commun à ces trois nations.

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On se retrouve donc face à une histoire plutôt banale, au déroulement convenu. Cependant, il faut noter qu’il s’agit d’un film destiné aux enfants et aux jeunes adolescents. Et à ce titre, il remplit parfaitement bien son office. On nous épargne ainsi d’inutile plans gore lors des combats, et si les acteurs cabotinent parfois, cela reste tout à fait raisonnable.

La réalisation est tout à faire remarquable, d’autant plus qu’il s’agit du premier long-métrage de Kovalev. Alors même que le budget était ridiculement petit pour un film de fantasy (moins de 1,5 millions d’euros!), décors et costumes tiennent la route, et les effets numériques sont spectaculaires – notamment pour ce qui concerne le golem suscité par le chaman.

Sans être un grand film, Forteresse s’avère donc tout à fait sympathique. Il est disponible en France en DVD, avec version française et version ukrainienne (et non russe comme indiqué sur le boîtier!) sous-titrée.

 

Dmitri Diatchenko – Le Dernier preux (2017)

kinopoisk.ruUn Disney russe ! Eh oui, cela existe bel et bien : la filiale russe de Disney a produit en 2017 Le Dernier preux (Последний богатырь), de Dmitri Diatchenko, un film de fantasy qui pourrait faire peur, mais qui s’avère au final fort sympathique.

Ivan est un jeune homme installé dans les quartiers luxueux et modernes de Moscou. Son métier ? Magicien. Ou du moins c’est ce qu’il prétend être. Il participe à des émissions de télé et chasse les ondes négatives des gens assez crédules pour le payer pour ça. Un genre de Messmer russe. Et il en vit bien.

Mais voilà qu’un jour les hommes de main d’un homme qui souhaite le voir arrêter de pigeonner les gens, le prennent en chasse. Alors qu’il s’enfuit dans un centre de loisir, il s’élance dans le toboggan d’une piscine et se retrouve… dans un autre monde. Un monde où tout le folklore russe prend vie, et notamment les preux (bogatyrs) légendaires. Enfin presque, car le dernier d’entre eux, Aliocha, vient d’être transformé en statue par une puissante sorcière, Varvara, l’épouse de Dobrynia. Ivan est jeté dans un cachot, où il fait la connaissance de Kochtcheï l’Immortel. Si immortel que pour le neutraliser, on l’a découpé en morceaux et congelé.

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Peu après, un groupe de soldats arrive et jette en cellule la célèbre Baba Yaga. Visiblement, rien ne va plus dans le monde des contes de fées.

dernierbogatyr2Le Dernier preux use d’un principe bien connu de la fantasy : un héros est précipité dans un monde merveilleux et doit y accomplir des exploits. C’était déjà le principe du Monde de Narnia de C. S. Lewis, porté à l’écran en 2005 par Andrew Adamson. Et le film de Diatchenko n’a pas à rougir de la comparaison : son film est vif, enlevé, plein d’aventure et de bons sentiments (on est, comme avec Narnia, dans le registre de l’œuvre pour la jeunesse), et surtout plein d’humour.

dernierbogatyr3Un humour très proche des dessins animés des studios Melnitsa sortis entre 2004 et 2007, ayant eux aussi les bogatyrs pour héros, en les traitant à la manière d’un Astérix. Ici, l’humour se base essentiellement sur le contraste entre les personnages issus du folklore, et Ivan, un type pas bien méchant mais que ça n’a jamais gêné de truander les autres, et qui surtout se croit dans le coma et réagit au début comme un crétin aux situations auxquelles il est confronté.

Au final, Le Dernier preux est un film tout à fait distrayant, servi par une très belle image et un scénario bien construit.

Roustam Mossafir – Le Scythe (2018)

kinopoisk.ruNous n’attendions rien de particulier du Scythe (Скиф– 2018) de Roustam Mossafir. Depuis quelques années, les films pseudo-historiques sur le Moyen Âge russe sont légion, et ils sont loin d’être toujours bons, et il était difficile de se faire un avis sur le réalisateur, qui n’a encore que peu de choses à son actif.

Et pourtant, Le Scythe est une excellente surprise. Nous sommes au temps où le prince Oleg fils de Sviatoslav règne sur la principauté de Tmoutarakan, au nord de la mer Noire.

kinopoisk.ruPour cela, s’il s’est allié à des Polovtses, des cavaliers turcophones, qui n’attendent qu’une chose : pouvoir se débarrasser de lui. Lorsqu’une ambassade venue de Kiev arrive, Oleg fait l’objet d’une tentative d’assassinat, déjouée par son garde du corps, Lyoutobor. Ce dernier rentre ensuite chez lui, où se femme vient d’accoucher. Mais dans la nuit qui suit, de mystérieux guerriers, déguisés en musiciens ambulants, enlèvent la femme et le bébé de Lyoutobor. Pire : quand il rejoint le palais d’Oleg, on l’accuse de tentative d’assassinat. C’est du moins la version officielle : Oleg a fait semblant d’être empoisonné, pour accuser Lyoutobor et forcer ses véritables ennemis à se montrer.

kinopoisk.ruLyoutobor s’enfuit. Il s’associe à l’un des assaillants de sa demeure, qui avait été capturé, et le force à le guider vers les siens, au fin fond de la steppe.

kinopoisk.ruLe Scythe est en Russie un film qui a été interdit aux moins de 18 ans, et on comprend dès les premières minutes pourquoi : il y a sans doute autant de morts que de minutes de pellicule. Ce film est extrêmement violent, sauvage, brutal. Mais on aurait tort de s’arrêter à ça. La réalisation est d’une vivacité rare, et, contrairement à nombre de films d’action de ce genre, elle n’abuse pas des effets de ralenti : les combats y sont d’autant plus crus. De plus, la photographie est magnifique, et un soin tout particulier a été apporté aux costumes et aux maquillages, qui sont superbes.

kinopoisk.ruLe scénario quant à lui est d’une efficacité remarquable, il est même retors à souhait et nous épargne le traditionnel happy end des films de ce genre, préférant une fin ambiguë et ouverte.

C’est un monde cru, sale, empli de sang et de sueur, que nous présente Roustam Mossafir. Mais, il faut bien le noter, un monde qui n’a jamais existé : Le Scythe est un film de fantasy, et il est tout à fait vain d’y voir un film historique. La magie est bien présente, même si c’est par petites touches. Les anciens dieux sont toujours là et le christianisme n’est qu’une façade. Les populations que l’on croise, telles que le peuple de la forêt, adorateur de Veles, sont fantaisistes, de même que cette tribu scythe, formée des ultimes survivants des antiques occupants de la steppe.

Le Scythe est en fait l’hybride parfait d’un Mad Max de George Miller et de Hero de Zhang Yimou. Quand on pense que le film russe a été doté d’un budget de moins de deux millions d’euros, on peut rester songeur.

Nous ignorons ce que vaut le DVD français de ce film, sorti sous le titre de Rage. Sans doute est-il, comme tous les autres, traduit de l’anglais. Mais nous noterons pour une fois que le changement de titre est bienvenu, car il y a énormément de rage dans Le Scythe.

Indar Djendoubaev – Dragon inside me (2015)

DRAGON-J-DVD.inddDepuis quelques années, le couple d’écrivains ukrainiens Marina et Sergueï Diatchenko s’est tourné vers le cinéma, signant souvent d’excellents scénarios.

Avec Dragon inside me (Он – дракон, littéralement : « Lui, le dragon »), d’Indar Djendoubaev, c’est un de leurs premiers romans, Rituel, qui est porté à l’écran en 2015.

Il faut aimer les contes de fées, et les grandes histoires d’amour romantiques qui finissent bien, pour apprécier ce film. Mais dans le genre, celui-ci offre le meilleur.

Dans une ville slave de la Baltique, on a coutume d’offrir en sacrifice à un dragon vivant sur une mystérieuse île des jeunes filles, qui disparaissent au cours d’un rituel. Cela dure jusqu’au jour où un guerrier tue le dragon.

Depuis, le rituel a été transformé et est devenu un rite nuptial. Or voici que la fille du duc doit épouser un petit-fils du tueur de dragon. Le rituel est exécuté… et contre toute attente, un dragon vient enlever la fille.

L’histoire en elle-même est classique, c’est même un mélange entre deux contes-types : « la bête à sept têtes » et « la Belle et la bête ». Mais le mélange est bien fait, et il s’y ajoute une belle touche psychologique concernant les personnages.

Le duo d’acteur est très bon, et la réalisation, par un jeune cinéaste dont c’est le premier long métrage, est remarquable. Visuellement, il y a parfois quelques ratages, comme la scène finale, mais il y a aussi et surtout des moments époustouflants.

Un bémol : les chansons – c’est là un héritage soviétique que d’intercaler des chansons dans les contes merveilleux – sont parfois à la limite du sirupeux, mais c’est rattrapé par la scène centrale, qui est accompagnée d’un très beau morceau d’Alina Orlova. Rien que pour ça, il est possible de pardonner le reste.

C’est un film à voir, avec une fantasy certes avec des dragons, mais pas de nains, pas d’elfes, pas de voleurs, pas de quête, pas de monde à sauver d’un grand méchant.