Alexandre Ptouchko – La Fleur de pierre (1946)

FLeurSi l’on trouve souvent des contes dans le cinéma soviétique, ceux-ci ne sont pas toujours d’origine populaire. Ainsi, La Fleur de pierre (Каменный цветок) d’Alexandre Ptouchko (1946), est l’adaptation d’une fort belle nouvelle de Pavel Bajov, certes emplie d’éléments venus des traditions populaires de l’Oural.

Il y est question d’une localité de l’Oural où l’on exploite le cuivre pour le compte d’un très riche propriétaire. Nous sommes au temps du servage, et les employés n’ont pas plus de prix que les bêtes. Et s’il faut les punie, on n’hésite pas à les tuer. L’un d’eux, pourtant, a de la valeur : un vieil artisan qui travaille la malachite. Ce vieil homme forme Danila, un autre serf, à son métier. Or Danila a des doigts d’or, et il est capable de sculpter des merveilles. Mais il est attiré par la légendaire Reine de la Montagne de Cuivre, qui, le jour de ses fiançailles, l’entraine dans son monde souterrain. Katia, la fiancée de Danila, va d’abord l’attendre, avant de se décider à se lancer à sa recherche.

La trame du conte est assez proche de celle de la Reine de Neige. Mais Bajov (et du coup Ptouchko) y ajoute un arrière-plan social fort. Si dans ce film (comme souvent dans les films merveilleux soviétiques), les acteurs ont un jeu absolument pas naturel, les décors, les trucages, l’histoire elle-même sont particulièrement beaux. Ce film est un petit bijou.

Le DVD de chez Ruscico offre plein de possibilités de langues et de sous-titres, il ne faut donc pas avoir peur de la jaquette intégralement en russe, ou, selon les versions, en anglais.

Boris Rytsarev – Aladin ou la lampe merveilleuse (1967)

AladinSi le cinéma soviétique a souvent adapté des contes folkloriques ou d’Andersen, il s’est parfois tourné vers l’Orient et notamment les Mille et unes nuits. Aladin ou la lampe merveilleuse (Волшебная лампа Аладдина), de Boris Rytsarev (1967) est un bel exemple de ce type de film.

Aladin est un jeune homme pauvre qui a eu l’audace de regarder une princesse droit dans les yeux. Condamné à mort, il est sauvé par un puissant magicien qui l’envoie chercher, dans le désert, une mystérieuse lampe. Mais Aladin, par la force des choses, conserve la lampe pour lui, une lampe habitée par un génie.

En France, nous avons fait un Ali Baba avec des acteurs à l’accent marseillais. Les Soviétiques, eux, ont fait un Aladin qui parle russe. Et somme toute, le résultat est très joli, très coloré, plein de rebondissements. Les trucages autour du génie sont à la fois simples et très efficaces.

Les deux scénaristes ont cependant fait le choix de l’humour bouffon: c’est donc une comédie à prendre au premier degré. Cet humour passera sans le moindre problème auprès des enfants – c’est d’ailleurs la branche des studios Gorki destinée aux films pour enfants qui a produit la chose –, mais une fois adulte… tout dépend des scènes.

Mais au final, cela reste un film très sympathique, une curiosité à voir.

Aladin est disponible en français en DVD grâce aux éditions RUSCICO. Les éditions RDM ont d’ailleurs repris ce DVD a un prix tout à fait abordable.

Vladimir Bytchkov – Ondine, la petite sirène (1976)

OndineL’Union soviétique possède une longue tradition de films merveilleux, adaptés des contes populaires ou des contes d’Andersen.

Ondine (la petite sirène), de Vladimir Bytchkov (Русалочка, 1976), se place dans la continuité de cette tradition. Je ne vous ferai pas l’injure de vous résumer l’histoire de ce film, encore qu’ici le conte d’Andersen subisse pas mal de transformations dans nombre de détails, comme par exemple le fait que, pour acquérir des jambes, la sirène ne perd pas sa voix, mais sa belle chevelure bleue, qui devient une chevelure humaine blonde.

Hélas, comme nombre de films merveilleux soviétiques des années 1970, celui-ci n’est pas extraordinaire. Il est désargenté comme un téléfilm. La réalisation est sans originalité. Les décors sont corrects, mais les costumes semblent piochés dans divers films antérieurs tant ils sont hétéroclites et présentent un mélange complet d’éléments venus de diverses époques historiques.

On y trouve cependant quelques bons acteurs, tels que Galina Volchek (la sorcière), Galina Artiomova (magnifique dans le rôle de la princesse), Valentin Nikouline (parfait dans le rôle de Sulpitius le vagabond). Mais hélas, les deux principaux protagonistes, Viktoriya Novikova (la sirène) et et Youri Senkevitch (le prince), ont le charisme d’un bulot mort au soleil. Pire : la petite sirène étant supposée avoir une belle voix, Viktoriya Novikova se retrouve affublée d’une voix de gamine insupportable accompagnée de petits tintements de clochettes.

Ce film est donc un bel échec, quasiment sur toute la ligne. Il est disponible en français en DVD grâce aux éditions RUSCICO. Les éditions RDM ont d’ailleurs repris ce DVD a un prix tout à fait abordable.

Vladimir Khotinenko – 1612 (2007)

1612Quand, en France, nous sommes toujours incapables de produire un cinéma populaire qui soit autre chose que des grosses comédies dites familiales, en Russie, l’art du film à grand spectacle. s’est conservé Cela donne des choses parfois ratées, et parfois d’authentiques réussites de cinéma populaire, comme le 1612 de Vladimir Khotinenko, une production de Nikita Mikhaïlkov (2007 en Russie, sorti en 2011 en DVD en France).

La jaquette du DVD est ici montrée à titre indicatif, et je ne mettrai pas de lien vers la bande-annonce en français : l’un comme l’autre sont trompeurs, voire mensongers, une fois encore. 1612 est présenté comme un pur film de guerre, ce qu’il n’est absolument pas. Mais voilà, il faut vendre.

1612, donc. Andreï est un serf, chargé avec tout un groupe d’esclave, de haler des navires sur un fleuve. Cinq ans auparavant, il était page à la cour des Godounov, lesquels furent massacrés sous ses yeux par des Polonais. Or voilà que sur un des navires qu’il tire, chargé de mercenaires, il retrouve la princesse Xenia. Avec audace, il parvient à se faire racheter par un condottiere espagnol sans foi ni loi, et se lie d’amitié avec son serviteur tatar. Mais voilà que bientôt l’Espagnol est tué lors d’une embuscade. Andreï, qui a été racheté sans contrat, peut dès lors être considéré comme un serf en fuite, et donc être condamné à mort. Qu’à cela ne tienne : il va usurper, avec la complicité active du Tatar, l’identité de son maître. Ce qui va bien sûr l’entraîner fort loin…

Car Andreï doit assumer son rôle, celui d’un puissant mercenaire, payé fort cher par les Polonais, et devant donc prouver sa valeur. Mais il jouit de deux atouts : tout d’abord une mémoire extraordinaire, qui lui permet de répéter à la perfection les rares mouvements d’escrime qu’il a pu voir chez l’Espagnol ; mais aussi sans doute la protection conjointe des mânes de celui-ci, qui l’accompagnent et semblent le soutenir tout le long de ses aventures, et d’Indrik, la Licorne, l’animal fabuleux qu’il s’est choisi pour « totem ». Andreï est donc chanceux, très chanceux, et culotté au plus haut point. Il parvient sans cesse à se sortir des situations les plus rocambolesques.

Et c’est là le point fort du film : non content d’être un récit d’aventures picaresques (et non un film de guerre), il est aussi fort drôle. En cela, il rappelle singulière Pirates des Caraïbes ; et le rôle principal, tenu par Piotr Kislov, aurait fort bien convenu à un Johnny Depp !

Bref, de l’aventure, de l’action, du panache, beaucoup d’humour, un brin de fantastique et même de fantasy, mais aussi quelques aspects trash (il faut bien mériter la mention « version intégrale non censurée »), car les scènes de guerre sont tout de même décrites dans toute leur cruauté. Ce cocktail fait de ce film une œuvre appartenant au grand cinéma populaire. Une réussite, à laquelle on aurait tort de reprocher, comme on a pu le faire, ses quelques accents nationalistes : un nationalisme bien fade, et pas plus fort que dans Les Aventures de Robin des Bois de Michael Curtiz ou dans l’Ivanhoe de Richard Thorpe.

1612, c’est donc 2h23 de bonheur. Quel dommage qu’il soit sorti directement en DVD : il méritait clairement d’être distribué en salle, bien plus que nombre de productions hollywoodiennes!

Cette critique a été initialement publiée sur Palabres éclectiques.

Filipp Yankovski – The Sword Bearer (2006)

4097608740Il y a des films sur lesquels nous sommes portés à avoir un a priori positif. Ainsi en est de The Sword Bearer (Меченосец, 2006), de Filipp Yankovski. D’abord du fait du réalisateur, dont nous avons déjà vu Le Conseiller d’État (Статский советник, 2005), un film historique adapté de Boris Akounine et de fort bon aloi. De plus, The Sword Bearer est lui-même adapté d’un roman éponyme de Evguéni Danilenko, oeuvre que nous n’avons pas pris le temps de chroniquer ici, un récit sombre, très sombre, à l’ambiance pesante mais de bonne facture. Et quand en plus nous voyons que les deux rôles principaux sont tenus par Artem Tkatchenko et surtout par la merveilleuse Tchoulpan Khamatova (que le public français a pu découvrir dans Luna Papa et surtout dans Goodbye Lenin), il n’est plus guère possible de faire l’impasse sur ce film.

Sacha est un monstre. De son bras droit, il peut faire sortir une lame incassable, de la longueur qu’il veut. Sa mère a divorcé d’un premier mari qui ne lui a jamais versé de pension, et s’est remariée avec un alcoolique. Et par deux fois, dans son enfance, Sacha a tué. D’abord un marginal qui voulait agresser une amie ; puis son beau-père qui voulait battre sa mère. Doté d’une force colossale, il est devenu incontrôlable. Pourtant, il parvient à garder le secret sur son pouvoir. D’abord viré de son collège, marginalisé, puis devenu adulte il est encore dépendant de sa mère, qu’il aime par-dessus tout. Mais un jour, alors qu’il revoit une amie d’enfance, il est sauvagement agressé par le fiancé de celle-ci, le fils d’une mafieuse. Pris de colère impulsive, il massacre le fiancé en question et son chauffeur, à coups de barre de fer, sous les yeux de son amie.

Commence alors une longue fuite en avant. Pourchassé autant par la police que par les mafieux qui veulent lui faire la peau, il égrène les morts sur son chemin jusqu’à rencontrer, au dernier étage d’un immeuble sur le toit duquel il a vainement tenté de se trancher le bras, Katya, une jeune femme qui par son seul amour parviendra un temps à le stabiliser.

Sous d’autres cieux et dans d’autres studios de cinéma, un personnage doté de pouvoirs comme ceux de Sacha aurait été affublé d’un costume ridicule et serait devenu un superhéros ou un super-vilain. De fait, en lisant le résumé du film tel qu’il est proposé un peu partout, on serait tenté de penser à un mélange de Hulk et de Wolverine : rien ne serait plus faux. Danilenko, et à sa suite Yankovski, ont fait de Sacha un homme, autrement dit une anomalie dont les autres enfants ont peur, puis un marginal, et enfin un tueur. Le pouvoir de Sacha est sa malédiction, et sa vie sur terre est un enfer. Les catalogues de cinéma russe ont d’ailleurs eu bien du mal à classer The Sword Bearer : fantastique ? action ? thriller ? mélodrame ? En fait tout cela en même temps, et c’est ce qui fait la force du film. Film fantastique, puisque le personnage principal est doté d’un pouvoir extraordinaire, qu’il tente de cacher aux yeux de tous. Action et thriller : sa fuite puis sa lutte contre la mafia et la police relève bien de ces genres, même si l’enquête reste en arrière-plan et si les scènes de combat sont remarquablement courtes – quelques secondes – même toujours terriblement efficaces, voire parfois choquantes de cruauté. Mélodrame, enfin et surtout, car il s’agit là d’une formidable histoire d’amour entre Sacha et Katya, une jeune femme qui accepte de le suivre quoi qu’il arrive, même si cela doit être au prix de sa santé mentale.

Si nous regrettons quelques raccourcis scénaristiques – mineurs cependant –, et un final pas tout à fait à la hauteur au niveau des effets spéciaux, nous ne pouvons cependant que constater que The Sword Bearer est un beau et riche film, qui peut sembler lent, mais dans lequel il se passe une foule de choses. Servi par de bons acteurs, une belle image, des idées de mise en scène troublantes, notamment pour suggérer la violence plus que la montrer, il se classe pour l’instant, à nos yeux, dans ce qui s’est fait de mieux en matière de fantastique russe ces dernières années.

The Sword Bearer n’est a priori pas sorti en France. On peut cependant trouver sur internet une version doublée en français dont nous ne connaissons pas l’origine. Force est de reconnaître que ce doublage, fait par des acteurs insipides, dessert le film. Pour les anglicistes, un DVD avec sous-titres anglais est cependant disponible.

 

A. Samokhvalov et B. Rostov – Nous sommes du futur 2 (2010)

Nous sommes du futur, réalisé en 2008 par Andreï Malyoukov, était une belle surprise : un beau film, avec un propos fort. Nous étions donc bien décidés à voir ce deuxième volet, même si nous ne pouvons que trouver surprenant le fait que le réalisateur ait changé, ainsi que l’immense majorité des acteurs, à commencer par celui qui tenait le rôle de Bormann, remplacé ici par Igor Petrenko, un acteur qui sait être très bon même s’il a trop souvent tendance à se cantonner à des films d’action.

1377506709Curieusement, Nous sommes du futur n’appelait pas de suite. Mais ici, la nouvelle équipe imagine Bormann devenu enseignant à l’Université de Saint-Pétersbourg, tandis que Crâne continue ses investigations historiques sur la Seconde Guerre mondiale. Mais voilà que ce dernier découvre que Nina, la jolie infirmière dont Bormann était tombé amoureux en 1942 lors du siège de Léningrad, n’est finalement pas morte : elle était encore présente quelques mois plus tard sur le front ukrainien. Les deux hommes décident alors de tenter d’en savoir plus, et se rendent à un festival qui doit commémorer la bataille de Brody, qui, en 1944, opposa l’Armée rouge aux troupes de l’Axe, et notamment à la division SS Galicie, dont les membres étaient des volontaires ukrainiens. Bien entendu, Bormann, Crâne et deux Ukrainiens néonazis vont se retrouver propulsés au cœur des événements.

Quelle purge que ce film ! Il n’y a pas d’autres mots. La réalisation est mollassonne, les scènes de combat sont inintelligibles, la musique est horripilante et totalement hors de propos. Et les acteurs font ce qu’ils peuvent alors qu’ils ne semblent plus y croire. Le scénario lui-même n’apporte absolument rien : tout a été dit, et bien dit, dans le premier film. Mais il y a pire : le propos idéologique. Là où le premier film était équilibré, fustigeant tout autant le nazisme que l’aveuglement stalinien de l’encadrement de l’Armée, le deuxième, lui, a tout de suite désigné ses méchants : les Ukrainiens. Les actuels, néonazis, les anciens, membres de la division SS susdite, ou bien de l’UPA (Armée insurrectionnelle ukrainienne) – laquelle, même si elle eut un rôle très trouble durant la guerre, combattit pourtant tout autant les troupes allemandes que soviétiques. Nous sommes du futur 2 est donc un film binaire, idéologique, qui sous couvert de vouloir rappeler que Russes et Ukrainiens sont frères, montre que les uns sont les grands frères des autres.

Andreï Malyoukov – Nous sommes du futur (2008)

2437060497Ils sont quatre jeunes hommes, habitant Saint-Pétersbourg de nos jours : Sergueï, ancien étudiant en histoire, surnommé Bormann ; Vitali, alias Tchoura, un geek timide mais imbattable aux jeux vidéo de guerre ; Andreï, alias Alcool, rappeur à dreadlocks, ami d’enfance de Bormann ; et enfin Oleg, alias Crâne, un skinhead néonazi.

Ensemble, ils pillent à l’aide de détecteurs de métaux les anciens champs de bataille autour de la ville, qui fut assiégée durant quasiment toute la Seconde Guerre mondiale. Ils revendent sans aucuns scrupules leurs trouvailles – médailles, insignes, armes – à des trafiquants. Puis ils retournent sur les lieux de leurs fouilles clandestines, un champ de bataille retourné depuis longtemps à la nature. Là, ils font une découverte importante : une ancienne casemate en bois, totalement enterrée.

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À l’intérieur : cinq squelettes, quatre soldats et une infirmière. Et du matériel intact ou presque, dont une cantine militaire fermée. En sortant de là, ils sont abordés par une vieille femme qui les prend pour des envoyés du gouvernement venus exhumer les morts et leur donner une sépulture décente. Eux n’osent rien dire quand elle leur demande de chercher son fils tué ici même. Ils en rigolent même, et face à cela, la vieille femme leur conseille d’aller se rafraîchir au lac d’à côté avant de partir. Les quatre, tout fiers de leur trouvaille, se saoulent à la vodka tandis que Bormann ouvre la cantine : dedans, des pièces d’identité portant leur photo. Choqués, ils croient que la vodka est frelatée, et pour en avoir le cœur net, ils se décident à prendre un bain dans les eaux fraîches du lac. Mais lorsqu’ils en ressortent, il fait nuit et les bombes pleuvent : ils se retrouvent en fait en 1942, en pleine bataille… Commence alors leur cauchemar.

Nous sommes du futur (Мы из будущего, 2008), n’est pas un grand film. Même si son réalisateur, Andreï Malyoukov, a du métier (il a commencé en 1971), il reste quelques petits défauts : un certain manque d’ambition dans la photographie, quelques faux raccords. Pourtant, il s’agit là d’un film qui marque. Le propos est extrêmement simple : il s’agit de fustiger tous ceux qui ont la mémoire courte et se disent nostalgiques, du nazisme, au premier abord, avec le personnage de Crâne, mais aussi du stalinisme. Car c’est absolument sans la moindre transition que nos quatre « héros » se retrouvent, totalement nus, sous un déluge de feu, capturés par des Soviétiques qui se demandent d’où ils sortent, et donc surveillés par un officier politique tout en étant contraints d’aller combattre les Allemands. Cette invasion allemande est bien sûr ce qui est mis sur le devant de la scène, et l’on sait combien Leningrad eut à souffrir du siège, qui fit en tout plus d’1,8 millions de morts du côté soviétique et 200 000 de celui de l’Axe. Mais en même temps on nous montre une armée soviétique sans moyens, aux soldats déguenillés, mal armés, dont les officiers valables sont placés sous la coupe des idéologues.

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À tous on leur demande de charger pour le pays et pour Staline, mais ils y vont dans un « hourrah » crispé, la peur au ventre, sachant que peu d’entre eux en reviendront vivant. Et l’on a peur pour eux, quand les chars de leur propre armée passent par-dessus leurs tranchées, on a peur pour ces infirmières en jupe qui rampent sous les bombes d’un corps à l’autre, vérifiant qui peut être sauvé et qui est perdu. On a peur pour nos quatre pieds nickelés qui se retrouvent à creuser des tombes qu’ils pilleront bien des décennies plus tard…

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Les scènes de combat, même si elles innovent peu visuellement, forment un tout avec le propos et en acquièrent d’autant plus de force : on y voit quatre jeunes hommes « modernes », anciennement hâbleurs, qui s’effondrent littéralement, assommés par la peur avant malgré tout de devoir apprendre à tuer, ne serait-ce que pour sauver leur vie.

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Malgré ses maladresses, malgré son tout petit budget (5 millions de dollars), Nous sommes du futur est une vraie réussite car il repose sur un scénario intelligent, permettant de mettre autant en valeur une histoire de voyage temporel bien troussée que des parcours personnels bien construits servis par des acteurs de très bonne tenue. Un film qui est donc tout sauf un film gratuit à grand spectacle. Son propos, moral mais non idéologique, mériterait d’ailleurs d’être porté dans n’importe quel pays, et non seulement la Russie.

Pour voir la bande-annonce :

Notes :

Nous avons vu ce film en version courte, mais une version allongée de 45min destinée à la télévision a aussi été diffusée.

Vladimir Lert – The Rejection (2009)

651729472Non, il n’y aura pas que des blockbusters dans notre sélection estivale de films fantastiques et de SF russes, sinon, ce ne serait guère intéressant. Cela tombe bien, The Rejection (Отторжени, 2009), de Vladimir Lert, est le cas parfait du petit film qui vaut bien les grands. Malgré son budget ridicule (estimé à environ 1 million de dollars), et peut-être sans doute grâce à lui, il parvient à être l’un des plus ingénieux et intéressants du lot. Pourtant, il ne manque pas de défauts.

Ainsi, il ne possède pas de début. C’est-à-dire qu’il n’y a aucune scène d’installation de l’histoire. Tout commence par des coups à une porte. Un vieil homme, Ivan, ouvre. Un jeune homme, Andreï, lui dit aussitôt que rien ne va plus, il se passe quelque chose, les gens ont disparu.

De fait, sous un ciel devenu jaune-verdâtre-fluo, les rues sont vides. En dehors des carcasses de bus, il n’y a même plus une voiture. Seul un convoi de blindés de l’armée passe rapidement pour ne plus reparaître. Que s’est-il passé ? Une attaque américaine, comme le pense, Ivan, vétéran de la Seconde Guerre mondiale ? Ou bien arrivée de mystérieux extraterrestres, comme le suggère Andreï ?

Tous deux se décident à sortir, mais très vite, ils se rendent compte que rien ne va comme il le faudrait : un policier disparaît sous les yeux d’Andreï ; les militaires tirent à vue sur ceux qui s’approchent d’eux ; un faux Ivan émet un son de corne de brume au lieu de parler ; un passant s’immole par le feu, etc.

Ivan finit par mourir d’une crise cardiaque. Andreï, seul, s’enfuit de la ville à moto. En route, il découvre le corps d’une jeune femme en robe blanche, inconsciente, allongée en travers du chemin. Ensemble, ils vont s’installer dans une petite maison de campagne et tenter de reconstruire une vie normale sans plus se poser de question. Mais cette vie est-elle elle-même la réalité ?

Rejection est le tout premier – et à ce jour unique – film du jeune réalisateur originaire de Riga Vladimir Lert. Cela se sent : certains plans sont maladroits, le montage n’est pas toujours parfait, les cadrages non plus, et l’on peut ajouter à cela une pleine poignée de faux raccords… mais peu importe. Tous ces défauts factuels sont largement compensés. D’abord par les acteurs : Sergueï Babkine (Andreï) est formidable ; Bogdan Stoupka (Ivan), décédé le 22 juillet, est décidément un monstre sacré du cinéma soviétique, russe et ukrainien ; la lituanienne Agnija Ditkovskytė (qu’on a déjà vue dans Hooked) est sans doute un des meilleurs espoirs du cinéma moderne de cette partie de l’Europe.

Mais l’autre point fort du film est sans aucun doute son scénario, construit par l’écrivain Andreï Salomatov, un auteur hélas trop peu traduit en France. Il n’était pas question avec lui d’avoir un énième film d’invasion extraterrestre. Très vite le spectateur est amené à se poser des questions : toutes ces incohérences, ces absurdités que l’on voit dans le premier tiers du film peuvent-elles déboucher sérieusement sur le calme romantique du deuxième tiers ? Le scénariste serait-il tombé sur la tête ? Après un premier sentiment de rejet – car on ne peut éprouver que cela -, si l’on a la patience et l’intelligence d’aller jusqu’au bout, on découvrira une intrigue subtile, parfaitement construite, et prenant le spectateur à rebrousse-poil. Tout ici tourne autour de la réalité et surtout du rejet, donc, de la rupture (oтторжени) qu’on peut ressentir avec elle. Pour l’apprécier pleinement, il faut aimer être brusqué, chahuté, se retrouver dans une histoire instable, dont le ton change complètement d’un instant à l’autre.
Ce qui est paradoxal ici, est que sans s’inspirer le moins du monde d’une œuvre de Philip K. Dick, Salomatov et Lert parviennent ici à faire sans doute le film paranoïde le plus dickien qui ait jamais été tourné.

La bande-annonce (en russe, avec sous-titres anglais). Attention : mise en ligne avant la sortie du film, elle contient des scènes qui ont été coupées au montage !

 

Djanik Faiziev – Le 8 août (2012)

2353923276Nous sommes le 7 août 2008. Kesnia est une jeune moscovite, divorcée, mère célibataire, qui tente de refaire sa vie et se lance dans l’aventure auprès de Egor, un banquier d’affaire. Mais son fils, Artem, un petit garçon, ne semble pas vouloir le supporter. Artem vit dans son monde, un monde fantastique dans lequel il combat un super méchant avec l’aide d’un robot géant qui a les traits et la voix de son père.

Ce père, Saur, est Ossète. Il est militaire et stationné avec les « forces de paix » russes en Ossétie du Sud. Il aime toujours Ksenia et souhaiterait revoir son fils. Aussi propose-t-il à son ex-femme de loger Artem chez ses parents, en Ossétie du Sud. Ksenia, toute à sa nouvelle histoire d’amour, accepte : Artem prend l’avion, escorté par Ilya, un militaire de la compagnie de Saur.

Mais lorsque la mère de Ksenia apprend cela, elle bondit et montre les actualités à sa fille : des troupes se massent à la frontière géorgienne, la guerre va éclater. Ksenia se rend compte de son erreur et prend l’avion pour Beslan, puis le bus pour Tskhinval. Mais le bus en question est subitement la cible de missiles… Et quand Ksenia arrive tant bien que mal dans la capitale d’Ossétie du Sud, le ciel est déjà illuminé par les trajectoires de roquettes.

Pendant ce temps, un char géorgien arrive devant la maison des parents de Saur. Saur porte son uniforme. Le char tir. Ainsi le robot géant est tué sous les yeux d’Artem par une créature monstrueuse. Son univers s’effondre. A partir de là, le petit garçon va rester prostré dans la maison désertée, à peine suspendu à un téléphone portable grâce auquel sa mère, se faisant passer pour le robot, tâche de le motiver. Une mère qui, sous les bombes et les balles, va se lancer dans une folle quête pour sauver son fils.

Le 8 Août (Август. Восьмого, 2012) est-il un film de science-fiction ? Assurément non, et donc a priori il ne devrait pas avoir sa place sur ce blog. Et pourtant nous avons tenu à en parler, car il utilise savamment tous les codes du film de SF hollywoodien, pour les détourner et en faire un univers fictif peuplé de créatures et de robots géants. Un univers enfantin, certes, mais finalement pas moins réel – et pas moins dangereux – que celui des adultes. Mieux, un univers dans lequel Ksenia elle-même commence à se retrouver : lorsqu’elle est soufflée par l’explosion d’un obus, elle s’envole, à la manière du robot-père. Et petit à petit, elle va réellement prendre la place de ce robot dans les yeux d’Artem. Mieux : il est même possible de se demander si ça n’est pas l’ensemble des personnages qui serait plongé dans cet univers. Car par exemple, les soldats géorgiens surgissent et sont éliminés comme le seraient les ennemis dans un jeu vidéo. Et tant qu’Artem est conscient, jamais on ne voit leur visage, qui est soit plongé dans l’ombre, soit masqué d’une cagoule : ils sont presque virtuels.

S’il n’est pas certain que Le 8 Août soit un film de science-fiction, ce qui est sûr est qu’il s’agit d’un film de propagande. Cela n’apparaît pas au début du film, qui nous plonge dans une guerre dont on ne sait pas les causes. C’est la guerre, n’importe quelle guerre. Puis surviennent les scènes « présidentielles ». Ces scènes tombent à vrai dire comme un cheveux sur la soupe. Montrant le président de la Fédération de Russie en action, au sein de son état-major, elles sont tout bonnement ridicules. Certes pas plus que dans les nombreux films hollywoodiens où le président des USA sauve le monde, mais tout de même : elles gâchent le rythme du film et y introduisent une bonne dose de médiocrité. On notera au passage que si Vladimir Poutine, alors premier ministre, est mentionné, il n’est jamais visible, tandis qu’au contraire on montre sans cesse Dmitri Medvedev, mais sans jamais le nommer. De plus, Medvedev est incarné par Vladimir Vdovitchenkov, ce qui reviendrait un peu à mettre Jean Réno dans le rôle de de Gaulle : ça n’a rien de crédible. Pire, la première scène dans laquelle le président apparaît se passe à bord d’un yatch de luxe que l’oligarque Abramovitch n’aurait sans doute pas renié. On aura donc compris que s’il s’agit d’un film de propagande, il n’est pour autant pas question de vanter la gloire de la Fédération de Russie, mais plutôt de faire l’apologie discrète de Poutine, par contraste avec Medvedev. Cela ne doit pas surprendre : Djanik Faiziev, le réalisateur, s’était déjà fait remarquer en 2009 en tournant un film sur l’amiral Koltchak ; quand à Fedor Bondartchouk, le producteur, son soutien à l’actuel président russe n’est un secret pour personne.

Il n’empêche que malgré ces passages lourds, Le 8 Août reste un film brillant. Faiziev a beaucoup de talent : la photographie est superbe, la mise en scène impeccable, les scènes d’action bluffantes, voire même époustouflantes comme par exemple l’attaque du bus qui est particulièrement spectaculaire, presque choquante. Nombre d’images, de plans sont saisissants. C’est finalement avec plaisir que l’on se plonge dans la folie de cette mère prête à tout pour sauver son fils.

La bande annonce, en russe :

 

Les adaptations de Viï, de Nicolas Gogol

Viï de Nicolas Gogol est un de ces textes indémodables qui ont donné au fantastique ses lettres de noblesse. Aussi est-il normal qu’il ait été adapté au cinéma et qu’il le soit encore. Ainsi, en 2013 sortait une nouvelle version, Viï 3D, une production Universal, qui, si l’on en croit la bande-annonce, devait être particulièrement libre – et pas nécessairement de bon goût.

Mais il y eut auparavant deux autres versions. L’une, célèbre, est de Konstantin Erchov et Gueorgui Kropatchev, secondés d’Alexandre Ptouchko, l’un des maîtres russes des trucages. Sorti en 1967, ce film est un petit bijou. Alternant scènes drôles et effrayantes, il est un régal pour les yeux. On peut le visionner ici avec des sous-titres anglais, mais autant signaler dès maintenant (sans trop en dévoiler pour autant), que la scène la plus marquante est sans doute celle dans laquelle le séminariste, complètement ivre, tente de résister à la sorcière.

Replacés dans leur contexte et leur époque, les trucages et effets visuels sont tout simplement formidables.

3054139598Puis il y eut en 2006 la version de Oleg Fessenko, La Sorcière (Ведьма, sorti aussi en anglais sous le titre The Power of Fear).

Fessenko prend le parti de moderniser l’histoire et pour cela, il la déplace aux Etats Unis. Il en transforme aussi légèrement l’intrigue : il n’est plus question d’un séminariste, mais d’un journaliste, visiblement des plus mauvais, amateur de jolies filles de préférence dénudées. Celui-ci est envoyé par son patron enquêter sur des phénomènes étranges qui ont lieu à Castle-Ville. En route, il croise un prêtre, censé refonder la paroisse locale. Puis, comme dans le texte original, il fait connaissance avec la sorcière, qu’il tue en voulant s’en défendre, et en s’enfuyant, il découvre le cadavre du prêtre. Là, sans qu’on sache vraiment pourquoi, il décide d’usurper l’identité de celui-ci. C’est donc en soutane qu’il arrive à Castle-Ville et qu’on lui annonce qu’il devra passer trois nuits à veiller, dans l’église, le corps de la fille du sheriff local.

3199221237Cette version d’Oleg Fessenko est un ratage. Tout d’abord parce que la délocalisation aux USA n’est jamais crédible. Le film a été tourné en Estonie, avec des acteurs russes, et jamais on ne peut y croire – surtout quand, par exemple, on croise un figurant avec une chapka sur la tête.

Mais peu importe finalement. Le gros problème de ce film est qu’il ne sait pas faire œuvre originale. Sur le plan visuel, la modernisation se limite à un usage intensif de ces travellings rapide (avec bruitage adéquat) que l’on trouve maintenant partout lorsque l’on veut créer du suspense. Et surtout, des plans entiers sont empruntés à la version de Erchov et Kropatchev, l’ensemble étant cependant nuancé par d’autres emprunts, cette fois-ci à Ring, de Hideo Nakata. Tout cela n’est pas déshonorant, en soi, mais le spectateur n’est jamais surpris et est sans cesse tenté de faire le parallèle avec la version de 1967. Mais le pire reste encore le final du film – qu’on ne peut bien sûr pas dévoiler ici – mais qui trahit totalement l’esprit de l’œuvre de Gogol, sans vraiment rien apporter en dehors d’un message chrétien particulièrement peu subtil.

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