Egor Baranov – Les Chroniques de Viy (2017-2018)

Sorties en DVD isolés ou en coffret, Les Chroniques de Viy, de Egor Baranov, dont le titre original est tout simplement Gogol (2017-2018), sont un objet cinématographique bâtard. En effet, cela se présente sous la forme d’une trilogie, mais il s’agit en réalité d’une minisérie, car chaque film contient lui-même deux volets ayant chacun leur histoire propre, le tout articulé à l’aide d’un fil narratif qui réapparaît d’un volet à l’autre.

Mais de quoi est-il question?

Nous sommes au début du XIXe siècle. Le jeune Nicolas Gogol est monté à Saint-Pétersbourg dans l’espoir de rencontrer Alexandre Pouchkine, et de faire carrière en littérature. Hélas, le premier poème qu’il a publié est un échec, aussi court-il d’une librairie à l’autre pour en racheter tous les exemplaires et les brûler. En attendant, il se fait simple secrétaire, jusqu’à sa rencontre avec un tout-puissant officier de la police secrète, lequel découvre le don particulier du jeune auteur: à l’aide de visions extra-lucides, il peut reconstituer une scène de crime et aider à découvrir le coupable.

Aussi l’inspecteur Guro l’embauche-t-il, est ensemble, ils se rendent en Ukraine, près du hameau de Dikanka, résoudre une affaire étrange: un mystérieux cavalier, aussi insaisissable qu’invulnérable, a déjà tué plusieurs personnes dans des circonstances qui semblent surnaturelles. Guro et Gogol vont donc s’installer dans ce village arriéré et loin de tout, et découvrir au passage ses habitants, mais aussi les créatures qui le hantent – toutes celles que Gogol, le vrai, a placées dans ses nouvelles.

N’en doutons pas: le pari de Baranov de faire de Gogol un névrosé aux talents surnaturels peut surprendre. Il est tout aussi culotté de voir l’écrivain plongé au sein de sa propre création. Mais pourquoi pas, après tout? Les Chroniques de Viy ne sont pas le moins du monde une œuvre historique, mais bien une trilogie fantastique, dans laquelle la fantaisie a toute sa place.

Servie par un casting parfait, basée sur une reconstitution minutieuse des costumes et des décors, ponctuée de touches d’humour bienvenues et de clins d’œil à la littérature d’alors, la trilogie de Baranov offre un cinéma populaire qui ne fera crier personne au génie, mais qui remplit son rôle de distraction intelligente, à la différence du grotesque Viy 3D, d’Oleg Steptchenko, sorti en 2014.

 

Irina Povolotskaya – La Fleur écarlate (1978)

ScarlettLe cinéma soviétique n’a jamais rechigné à porter à l’écran les contes merveilleux issus du folklore russe. Des réalisateurs tels qu’Alexandre Roou ou Alexandre Ptouchki sont devenus célèbres en exploitant cette veine. La Fleur écarlate (Аленький цветочек, 1978) d’Irina Povolotskaya est moins connu sous nos contrées. Il s’agit de l’adaptation d’un conte fameux de Sergueï Aksakov, lui même étant une version russe du conte-type « La Belle et la bête ».

Un marchand vit dans un village avec ses trois grandes filles. Alors qu’il doit partir pour un nouveau voyage, ses deux aînées lui demande de revenir avec des objets précieux. La cadette, sa préférée, ne lui demande qu’une fleur écarlate. Perplexe, l’homme s’en va. Et en chemin, il trouve successivement, sans rien faire, le bijou et le miroir précieux, mais de la fleur écarlate, il n’aperçoit que l’éclat.

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Il abandonne ses marchandises, traverse en barque un lac, et se retrouve dans un étrange manoir, qui au premier abord, semble abandonné, mais qui est toujours habité par une étrange châtelaine sortie d’un antique portrait et son serviteur. Et dans le parc, une créature monstrueuse erre. Or c’est elle qui possède la fleur écarlate. Puni pour l’avoir cueillie, le marchand obtient cependant le droit de retourner brièvement au village. Là, sa fille, qui a le don de commander aux animaux, parvient à prendre sa place et à se rendre au manoir, où elle apprendra à connaître le monstre.

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Étrange film que celui-ci. Réalisé sans grands moyens, il est supposé être un film pour enfants, et se révèle pour le moins inquiétant, voire angoissant. La faute – si l’on peut dire – en est d’abord à la musique, signée Edisson Denissov, tout en violons discordants. Mais aussi à une réalisation curieuse, qui joue sur l’étrangeté des couleurs.

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En effet, lorsque les personnages parviennent aux abords et dans le manoir, tout devient gris et orange. Une étrangeté chromatique dont jouera aussi Andreï Tarkovski dans Stalker, un film dont les couleurs ne deviennent naturelles que lorsque ses personnages pénètrent dans la zone. Bien plus tard, le Japonais Mamoru Oshii reprendra cette idée Avalon.

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Le manoir et ses habitants lui-même sont étranges. Ils semblent clairement hors du temps. Le style du costume des acteurs, du mobilier, varie du XVIIe au XIXe siècle. Un choix bien évidemment volontaire qui ajoute à l’étrangeté du film. Un film qui est d’ailleurs loin d’être parfait. Le monstre, un acteur couvert de mousse et de fougère, est ridicule. Les acteurs secondaires interprétant les villageois semblent s’ennuyer à mourir: ils sont plantés là, à chanter sottement, sans rien faire. Heureusement, il n’en est pas de même des acteurs principaux, excellents.

Au final, La Fleur écarlate est un film boiteux, imparfait. Mais il reste une expérience visuelle surprenante.

Il a été édité en DVD par RUSCICO, et si la jaquette est en anglais, on y trouve bien une version et des sous-titres français.

 

 

 

Dmitri Tiourine – La Frontière (2017)

Frontier0La Frontière (Рубеж, ou Frontier dans la pseudo-version française), est le sixième long-métrage de Dmitri Tiourine, un jeune réalisateur assez peu connu encore en Russie. Son sujet? Un jeune entrepreneur, Mikhaïl Chourov, et son associé, à Saint-Pétersbourg, ont bien des problèmes. Ils sont endettés jusqu’au coup, mais la carrière de sables qu’ils exploitent est bloquée par des archéologues. Ce site est en effet celui d’une des batailles du siège de Leningrad, et dans une casemate en bois, dont le contenu est presque intact, les fouilleurs ont trouvé des corps, mais aussi des documents se rapportant à un parent de Chourov.

Mais au moment où celui-ci en prend connaissance, la casemate s’écroule: un des employés, sur ordre de Chourov lui-même, a laissé rouler un camion dessus, dans le but de créer un «accident» qui ferait fuir les archéologues. Et Elizaveta Tikhonova, la jeune archéologue qui dirige le chantier, est grièvement blessée, tandis que Chourov lui-même se retrouve… dans le passé, en plein pendant la bataille.

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Si ce début de résumé vous dit quelque chose, c’est normal: soit vous avez eu la chance de voir le film Nous sommes du futur, d’Andreï Malioukov (2008), soit vous en avez lu la critique sur ce blog.

Dans Nous sommes du futur, un groupe de fouilleurs clandestins écumait un ancien champ de bataille, tombait sur une casemate en bois au contenu miraculeusement préservé, et se retrouvait subitement projeté en plein pendant la bataille. L’inspiration (plagiat) est certaine. Pour autant, les deux films ne prennent pas le même chemin. Dans La Frontière, les scènes du passé prennent une étrange teinte, chargée de rose et de turquoise, et semblent volontairement irréelles. Est-ce la réalité? Est-ce un rêve?

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Durant tout le film, Chourov fait des allers-retours entre le passé et le présent, afin de découvrir sa propre histoire familiale. De ce point de vue là, La Frontière est remarquablement écrit, et propose un scénario plutôt subtil. Sa réalisation est aussi bonne, et les acteurs, à commencer par Pavel Priloutchni, toujours impeccable en mauvais garçon, sont très bons. Tout cela en fait un film agréable à voir et durant lequel on ne s’ennuie jamais.

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Mais c’est au niveau idéologique que les deux films divergent surtout. Nous sommes du futur permettait à un groupe de jeunes hommes modernes de se frotter à la guerre dans toute son horreur. On y dénonçait les Nazis, bien sûr, mais aussi, et de façon moins frontale mais pourtant évidente, l’absence de moyens de l’armée soviétique et l’aveuglement idéologique de certains officiers, notamment des commissaires politiques pour lesquels tout soldat était aisément sacrifiable.

Foin de tout cela dans La Frontière: tous les soldats, y compris et surtout le commissaire politique, sont de vrais héros. Tous sont irréprochables. On touche là à une réécriture de l’histoire, et à une absence totale de réflexion concernant pourquoi l’URSS a eu un si lourd prix à payer durant la guerre, qui sont franchement désolant, mais hélas bien dans l’air du temps en Russie en ce moment.

À noter que le DVD français, en plus d’être paru sous un titre anglais, ne contient pas la version russe. Le doublage français est correct, à ceci près que les acteurs ont bien du mal à prononcer les noms russes: Mikhaïl devient ainsi Mikaïl.

Pavel Lioubimov – L’Écuyère des vagues (1967)

Ecuyère0Lorsque l’on parle du romancier russe Alexandre Grine, on pense bien souvent à son classique Les Voiles écarlates, mais l’on oublie trop L’Écuyère des vagues (ou plus correctement: Celle qui court sur les vagues, Бегущая по волнам), un roman dont l’action prend place dans l’univers fantasmagorique de Liss, que l’auteur a exploré de longues années durant, d’une œuvre à l’autre.

L’Écuyère des vagues a été adapté une première fois au cinéma en 1967 par le réalisateur Pavel Lioubimov, dans le cadre d’une coproduction soviéto-bulgare, et c’est un petit bijou.

Thomas Harvey est un pianiste renommé. Il s’est cependant engagé, avec son manager, dans une tournée épuisante (déjà vingt concerts en douze jours, et autant à venir). Tous deux prennent le train pour rejoindre leur étape suivante, mais lors d’un arrêt dans une petite gare, Harvey descend pour acheter des cigarettes et voit une étrange gravure dans le dos de la jeune vendeuse. «C’est Liss», dit celle-ci, ce à quoi Harvey répond que cette ville n’existe que dans les romans de Grine. Mais la vendeuse lui affirme que non, la ville est à moins de trente minutes en autocar.

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Subitement, Harvey abandonne tout. Il reste sur le quai alors que le train repart, et il rejoint Liss, seul et à pied. Là, sur une plage, il retrouve la jeune femme, qui vient s’avancer dans la mer, avant de s’en retourner rapidement. Elle attend quelqu’un, ou plus exactement un bateau. Harvey va alors tâcher de la retrouver, et pour cela, il embarque à bord de «L’Écuyère des vagues», un voilier dirigé par le capitaine Guez, un petit homme aussi fantasque que tyrannique. Et après une traversée mouvementée (Harvey est jeté à la mer par Guez, puis recueilli par la belle Daisy et son père), le pianiste arrive en la ville de Guel-Guiou, où se tient un formidable carnaval.

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Si l’on excepte le prologue qui ancre le film dans la réalité des années 1960, L’Écuyère des vagues est un film particulièrement fidèle à l’œuvre de Grine. Et donc il faut accepter en le regardant de perdre pied, de quitter la réalité et de se laisser embarquer dans un rêve vivant, dans lequel tout est à la fois familier et étrange. L’usage du noir et blanc ajoute d’ailleurs à cette étrangeté, et la scène de la gare, au début du film, est même tout bonnement inquiétante.

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Il s’exerce d’ailleurs sur le film une certaine influence de la Nouvelle Vague française, dans la mise en scène, elle-même servie par des acteurs brillants, avec en premier lieu le Bulgare Sava Khachimov, parfait en gentleman désabusé, perdu, mais malgré tout toujours élégant.

On notera aussi les magnifiques décors, notamment ceux concernant la ville de Guel-Guiou, et les extravagants costumes du carnaval, qui offre au passage quelques scènes étonnantes, à la limite du surréalisme. Enfin, le film est ponctué de très belles chansons douces-amères de Yan Frenkel.

L’Écuyère des vagues est au final une belle réussite, que seules quelques rares faux raccords empêchent d’être un petit chef-d’œuvre méconnu.

Le film est disponible avec des sous-titres en français chez Ruscico et chez RDM éditions. Les sous-titres sont très corrects, à l’exception du fait que le traducteur a visiblement eu du mal avec les noms à consonance plus ou moins anglaise inventés par Grine.

Sergueï Ginzbourg – Les Vampires (2016)

Vamps0Nous allons commencer cette note par un énième coup de gueule, signe d’un certain raz-le-bol, on peut même parler de colère, contre les éditeurs et distributeurs français de films non-anglo-saxons. Le film dont il va être question ici a une fois encore, comme tous les films récents critiqués sur ce blog depuis son ouverture, été traduit de l’anglais. Et l’éditeur a été si fainéant qu’il ne s’est même pas la peine de traduire en français les crédits sur la jaquette du DVD.

Mais il y a pire: le DVD en question ne contient que la version française. Pas de VO, pas de sous-titres, même traduits de l’anglais. Il faut donc supporter les voix d’acteurs qui font le minimum syndical (on les comprend, vu le tarif auquel ils sont payés pour les doublages), et donc une traduction boiteuse qui nous forcera à admettre que le moine Lavr, l’un des personnages principaux, s’appelle « Laurent ». Or les Laurent, c’est comme les Stéphane ou les Robert, c’est bien connu, ça court les rues, en Russie.
Enfin, on notera que la fainéantise de cet éditeur lui fait conserver le titre anglais du film: Vamps (au lieu de Les Vampires, en russe Вурдалаки). Or c’est un fait, en France, les Vamps, c’est ça, et pas autre chose:

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Donc voilà, il s’est encore trouvé un éditeur sagouin, et un traducteur (ou plus probablement un cabinet de traduction) sans éthique professionnelle, pour saloper un film.

Mais parlons dudit film, maintenant.

Au XVIIIe siècle, Andreï, un jeune officier russe, est envoyé avec son serviteur aux confins de l’empire, dans un monastère situé au point précis où se rencontrent l’empire ottoman, l’empire autrichien et la Russie impériale, autrement dit, en plein coeur des Carpates ukrainiennes. Il doit y retrouver Lavr, un moine exilé, pour lui proposer de rentrer à la capitale et d’occuper un poste autrement plus prestigieux. Mais curieusement le moine refuse, et pour cause: il a pris la défense des villageois, lesquels ont fort à faire pour combattre des vampires dont le maître réside dans un château situé du côté autrichien de la vallée.

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Andreï va d’abord essayer de convaincre Lavr, mais, tombé amoureux d’une jeune bergère, Milena, il va prendre fait et cause pour les villageois, tandis que le maître, lui se prépare à accomplir un rituel qui devrait lui permettre de faire vivre les vampires à la lumière du jour.

Soyons honnêtes, Les Vampires n’est clairement pas un film convaincant. Certes l’image est belle, mais est trop souvent artificielle. Ainsi les scènes nocturnes éclairées au projecteur ne sont guère crédibles. Décors et costumes sont honnêtes, mais toujours un peu trop neufs. De plus les « anciens », une classe de vampires supérieure, ont un aspect clairement ridicule – mais au moins leur maquillage et leurs vêtements pourront resservir pour un film de science-fiction dystopique.

kinopoisk.ruCependant, le plus gros problème reste le scénario. Non pas qu’il soit mal construit ou qu’il souffre d’incohérences, non. Le problème est qu’il n’est absolument pas original. On peut même en donner la source: il s’agit une fois encore de la série américaine Buffy, plus exactement de la saison 1. Là encore, il y est question d’un maître, qui, après des décennies d’absence, revient, mais est encore limité. Il doit accomplir un rituel particulier, prédit par une prophétie, pour se libérer et être à même de ravager le monde. Pour cela, il a besoin d’une créature particulière (le Juste des Justes dans Buffy, Milena, dans ce film), mais il est combattu par de vaillants adversaires dont l’un possède la force (Buffy / Andreï) et l’autre le savoir (Giles / Lavr). Et du coup, on se retrouve avec des choses curieuses. On sait bien qu’au XVIIIe siècle, l’Empire russe est encore arriéré par rapport au reste de l’Europe, mais peut-on penser qu’on y utilise encore des arbalètes – capables de tirer plusieurs carreaux à la fois – comme arme de guerre, dans un monastère, qui plus est? Ah mais oui, mais Buffy l’a bien fait, elle!

kinopoisk.ruUn tel schéma se retrouvait d’ailleurs déjà dans Les Gardiens de la nuit, autre film russe sorti en 2016. Mais le film d’Emilis Vėlyvis était autrement mieux troussé.

Au final, Les Vampires est un film qui se regarde sans ennui, mais aussi sans passion. Et quand l’éditeur français donne comme slogan au film « Combattre le mal n’a jamais été aussi terrifiant », là aussi il se moque du monde.

 

 

Sviatoslav Podgaevski – Roussalka. Le lac des morts (2018)

Roussalka0Un homme et une femme se tiennent sur un ponton en bois au bord d’un lac. L’homme, les yeux rouges, tombe à l’eau. Et lorsqu’il parvient à en sortir, c’est ça femme qui se retrouve subitement attirée dans le lac verdâtre et qui n’en ressortira pas.

Bien des années plus tard, Roma, le fils de l’homme, est devenu un nageur professionnel. Il s’apprête à épouser une jeune femme à qui il enseigne la natation. Curieusement, son père, qu’il n’a pas vu depuis près de vingt ans, lui envoie par la poste les clés de la datcha qui se trouvait près du lac.

Que faire? La vendre? La retaper? Un soir, Roma se rend avec un ami dans la datcha. L’ami en question en a profité pour organiser un enterrement de vie de garçon, mais Roma ne veut pas de cela. Il s’enfuit et s’en va nager dans la lac. Lorsqu’il en ressort, une jeune femme, trempée de la tête aux pieds, l’attend sur le bord.

kinopoisk.ruRoussalka. Le Lac des morts (Русалка. Озеро мертвых) est un film tout récent du jeune réalisateur Sviatoslav Podgaevski, qui a pour particularité de n’avoir tourné jusqu’ici que des films d’horreur à petit budget. Roussalka est donc le dernier d’entre eux. L’expression « petit budget » ne doit absolument pas faire peur: on sait bien que l’on peut réaliser un film particulièrement effrayant avec très peu de moyens. Tout dépend du talent du réalisateur. 

kinopoisk.ruSeulement voilà, jamais Roussalka n’est vraiment effrayant, car tout y est attendu. On sait dès le départ ce qui va se passer, il n’y a aucun mystère. On nous le montre d’emblée: il y a une roussalka dans le lac, et c’est elle qui tue les proches de tous les hommes sur lesquels elle a jeté son dévolu. Nous avons là un scénario sans aucune originalité, qui est en plus de cela desservi par des incohérences énormes: ainsi cette datcha, abandonnée depuis plus de vingt ans, mais dans laquelle tout est intact et où il y a encore l’électricité! Quant à la réalisation, elle emprunte beaucoup à des classiques horrifiques japonais tels que Ring de Hideo Nakata (1998) et surtout Dark Water, du même réalisateur (2003). Là encore, rien n’est surprenant, rien ne vient sauver ce film de l’ennui.

Roussalka est sorti directement en DVD sous le titre anglicisé de Mermaid. Le lac des âmes perdus. La traduction des sous-titres nous a semblé correcte.

Alexandre Roou – Les Soirées du hameau près de Dikanka (1961)

Dikanka0Alexandre Roou (nom parfois orthographié Row) est, avec Alexandre Ptouchko, l’un des deux grands cinéastes soviétiques ayant œuvré dans le domaine du merveilleux. Roou s’est se nombreuses fois illustré en adaptant à l’écran des contes populaires, déployant au passage des trésors d’imagination pour donner vie aux miracles, à la magie, aux créatures féériques.

Avec Les Soirées du hameau près de Dikanka, il s’intéresse à une nouvelle de Nicolas Gogol, La Nuit de la Nativité. Vakoula est un jeune forgeron, fils d’une sorcière, Solokha. Il est amoureux fou d’une jeune greluche qui passe son temps à se regarder dans un miroir tout en commentant sa propre beauté. Lorsque Vakoula ose enfin lui adresser la parole, elle lui rétorque qu’elle ne sera sa femme que s’il parvient à lui donner les souliers de la tsarine.

Dikanka1-bisD’abord désespéré, Vakoula finit par se persuader qu’il lui faut s’adresser au diable. Mais le problème est que le jeune homme n’est pas seulement forgeron: il est aussi peintre. Or il a osé représenter le diable dans une situation si ridicule que celui ne cherche qu’à se venger.

Les Soirées du hameau près de Dikanka n’est clairement pas un film compliqué. Il s’adresse en premier lieu aux enfants et n’a pas la prétention de se prendre au sérieux. Comme souvent, Roou est un assez piètre directeur d’acteur et ceux-ci surjouent comme dans un film muet. Mais cette façon de surjouer sert ici le film, qui est drôle, par les situations qu’il montre, par la trogne même des personnages, des Cosaques mal dégrossis, souvent alcooliques, parfois mesquins, mais jamais bien méchants.

kinopoisk.ruMême le diable, avec sa queue à rallonge et son nez de cochon, est fort sympathique. Les scènes des festivités avant la messe de Noël, avec les batailles de boules de neige, les quêtes de maison en maison, les chants, sont d’une immense gaieté. Ajoutons à cela une fort jolie musique d’Arkadi Filippenko. Et Roou, comme d’ordinaire, n’est pas avare en trucages, qui font sourire de nos jours, mais qui sont si charmants! On rit de bon cœur en regardant ce film bon enfant à voir en famille.

Ce film est disponible en DVD aux éditions RDM, qui offrent une reprise à faible coût de celle de Ruscico, difficilement trouvable. Les sous-titres y sont de qualité.

Karen Chakhnazarov – Le Tigre blanc (2012)

Tigre1Quelque part sur le front de l’Est. Des soldats soviétiques avancent parmi les restes d’un groupe de chars détruits. Certains continuent de baisser la tête au moindre bruit de tir. D’autres n’en ont plus rien à faire. Des équipent s’efforcent d’évacuer les carcasses métalliques. Mais dans un de ces chars, impossible de faire quoi que ce soit: le tankiste, toujours vivant, a les mains collées aux manettes. Brûlé à 90% il est évacué vers un hôpital de campagne, où personne ne croit en sa survie.

Et pourtant… En peu de temps, ses brûlures cicatrisent et disparaissent. Devenu amnésique, le tankiste est d’abord un objet de curiosité médicale, avant d’être tout bonnement renvoyé au front. Il y croise un agent du renseignement qui enquête sur un mystérieux char allemand, un Tigre peint en blanc, qui fait des ravages dans les rangs soviétiques sans pouvoir être détruit ou capturé. C’est ce char qui a détruit celui de l’amnésique, lequel va alors accepter d’être le pilote d’un nouveau modèle expérimental, et de traquer le monstre coûte que coûte. Pour cela, on placera sous ses ordres un pointeur d’élite et un canonnier yakoute alcoolique mais rapide et increvable.

kinopoisk.ruÉtrange film que Le Tigre blanc de Karen Chakhnazarov. Systématiquement présenté comme un film de guerre, il n’en est pas un. On notera d’ailleurs que les seuls soldats allemands qui apparaitront à l’écran sont des prisonniers. C’est un film fantastique, allégorique, une variation sur le thème de Moby Dick, dans laquelle la baleine est un char tigre fantômatique, et le capitaine Achab un pauvre et banal soldat soviétique dont le seul but dans la vie va être de traquer le monstre. Un soldat étrange, cependant, de par son pouvoir inédit de guérison, de par sa faculté d’éviter les tirs ennemis due au fait qu’il « écoute ce que le char lui dit ». Il a son propre dieu, le dieu des chars, qui trône dans le ciel sur un char d’or. Un paumé. Tout le monde le croit fou.

kinopoisk.ruMais le Tigre blanc est plus qu’une version moderne du cachalot. C’est une allégorie du fascisme, un monstre qu’il faut abattre à tout prix, qu’il ne faut jamais cesser de combattre. Chakhnazarov distille d’ailleurs un message surprenant. Les attaques du Tigre blanc surviennent toujours de l’arrière. Une manière de dire que le fascisme peut aussi bien ressurgir en Russie qu’ailleurs.

kinopoisk.ruCe film n’est pas sans défaut. L’ultime scène dévoile bien trop de choses et aurait méritée d’être coupée. Cependant, c’est un film prenant, livrant des scènes souvent remarquables: celle du combat dans le village en bois, celle de la capitulation allemande. Les acteurs, au physique banal – ce ne sont pas des héros hollywoodiens – sont excellents. Chakhnazarov excelle aussi à nous montrer ce qu’était qu’être tankiste: un cauchemar! Trois hommes serrés comme des sardines dans une boîte crasseuse, condamnés à périr brûlés si un obus venait à percer le blindage de leur engin. Le réalisateur, sur ce point, ne nous épargne rien.

Le Tigre blanc est sorti en France en DVD sous le titre anglais de White tiger. Une fois encore, les sous-titres (et sans doute aussi la VF, que je n’ai pas regardée), sont traduits de l’anglais, mais pour une fois, c’est plutôt bien fait et cela n’occasionne pas trop de dégâts.

Oleg Assadouline – Dark World (2014)

Temny0Il y a déjà fort longtemps, il a été question ici d’un film sorti en France sous le titre de Dark Fantasy (en réalité: Le Monde sombre, Тёмный мир). En 2013, ce film a fait l’objet d’une suite, ou plutôt d’une séquelle, qui se place dans le même univers: Le Monde sombre: l’équilibre (Тёмный мир: Равновесие), lequel film a été développé en 2014 sous la forme d’une mini-série de 12 épisodes dirigés par Oleg Assadouline et scénarisée par Marina et Sergueï Diatchenko.

Or, il se trouve que cette mini-série a été diffusée en France et en Belgique sur des chaînes câblées… mais nous ne le savions pas, car c’était sous le titre de Dark World: Equilibrium (ce qui encore est assez respectueux, même si c’est en anglais), ou bien de Nox: Les gardiens de la lumière (ahem).

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Nous sommes à Moscou, de nos jours, et plus précisément à l’université. Dacha est une jeune étudiante (visiblement en sciences de la terre). Elle suit des cours de conduite, mais voilà que le moniteur lui révèle, à la suite d’un incident étrange, qu’elle est initiée. Elle rejoint alors une petite équipe de drôles de personnages qui passent leur temps à rôder autour de l’université: Lisa, une magicienne combattante, Gricha, son mari, capable d’ouvrir des portails à l’aide d’une bombe aérosol, Pipl, un hurluberlu à l’odorant surdéveloppé, et enfin Alexeï, le geek de service, né mille ans plus tôt. Leur rôle? Capturer des ombres, des esprits maléfiques qui aspirent l’énergie vitale de leurs victimes et qui tournent autour de l’université, car juste en-dessous se trouve un portail dont elles sont issues. Ce même portail est gardé par le moniteur, et trois hommes perpétuellement en train de jouer aux dominos: les trois ouvriers qui l’ont découvert accidentellement en 1948 et maintenant condamnés à le surveiller.

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Petit à petit, Dacha va tâcher de prendre ses marques au sein de cette équipe, tout en maintenant sa vie sociale. Car il y a Sem, l’excentrique gosse de riche, qui en pince tout de suite pour elle, et Micha, un beau garçon en couple avec une pimbêche pénible.

À la lecture de ce très bref synopsis, on aura vite fait le rapport avec la fameuse série américaine Buffy contre les vampires… et on aura raison. Le portail contre la bouche de l’Enfer, les ombres contre les vampires, la petite équipe hétéroclite pour surveiller tout cela… et bien sûr un grand méchant qui va s’efforcer d’ouvrir le portail.

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Mais il ne s’agit cependant pas d’une copie servile. Le propos de cette série est résolument moderne, et l’équipe de chasseurs d’ombres (« le service de livraison ») est ancrée dans son temps: ce sont leurs adversaires qui usent de formules magiques et de vieux grimoires. Eux ont leurs dons, certes, mais surtout leurs smartphones.

Ajoutons à cela que la réalisation est soignée, et même s’il est question d’ombres, les couleurs sont très vives. Assadouline fait souvent preuve d’inventivité pour mettre en œuvre les dons de ses héros. Les acteurs sont convaincants. Ils incarnant des personnages sympathiques qui sont peut-être des héros, mais des héros qui doutent, notamment lorsqu’ils doivent renvoyer des créatures à l’apparence tout-à-faire humaine à travers le portail, lors de ce qui ressemble fort à une exécution sommaire

De plus la série à le mérite d’être très courte, ce qui lui évite de s’essouffler comme tant d’autres. On passe donc un très bon moment…

… sous réserve de ne pas la voir en français!

Oui, il fallait bien un bémol. Car lors de la diffusion en France, quelqu’un a eu l’extraordinaire idée de changer les prénoms de l’ensemble des personnages et de les remplacer par des prénoms français (au mieux) ou américains (au pire). Dacha devient Laure, Micha devient Matt, Gricha devient Mike, ou encore Sem devient Bruce! Ah, ce charme des prénoms slaves! Et tout cela en gardant leurs noms de familles russes.

Existe-t-il un seul Russe au monde prénommé Bruce?

Encore une fois, une œuvre de genre (SF, fantasy, etc.) russe a été massacrée à la traduction, et ça commence à bien faire. Et malheureusement, il n’existe pas encore de DVD avec sous-titres.

Notons qu’une saison 2 est annoncée.

Emilis Vėlyvis – Les Gardiens de la nuit (2016)

Night0Les Gardiens de la nuit (Ночные стражи, 2016), est un film du réalisateur d’origine lituanienne Emilis Vėlyvis sorti en France directement en DVD, affublé d’un gros Nightwatchmen sur la jaquette, des fois que nous soyons trop bêtes pour comprendre un titre en français. Le contenu du DVD est d’ailleurs à l’avenant : nous avons le droit à la version française (avec des doublages que pudiquement nous qualifierons de médiocres, faits sur un texte de toute évidence traduit de l’anglais) et à la version anglaise sous titrée en français. La version russe ? Ça sert à quoi, la version russe ? Une fois de plus, on peut constater que les éditeurs français de DVD non-anglo-saxons ont le plus grand respect pour les œuvres qu’ils diffusent. Bref, ça n’est pas la première fois que nous remarquons cette pratique anormale : certes, il s’agit là d’un film populaire, mais pourquoi ne mériterait-il pas le même traitement que les films classés « art et essais » ou les sélectionnés au festival de Cannes ?

Passons.

Les Gardiens de la nuit, c’est donc un film fantastique qui se passe dans le Moscou actuel. Pacha est un jeune coursier. Lors d’une tournée, il apprend qu’une chanteuse d’origine Lituanienne a disparu. Or, en faisant une livraison dans un hôtel de luxe, il croise cette chanteuse, qui vient d’y louer une chambre. Pacha soudoie alors un employé et peut accéder à la chambre de la jeune femme pour lui demander un autographe. Mais voilà qu’une bande de vampires surgit pour attaquer la chanteuse, et juste après, une troupe de nettoyeurs débarque pour combattre ces vampires. Choqué, Pacha s’enfuit avec la jeune femme et au passage, sans le vouloir, tue un vampire.

Il découvre alors l’existence de tout un service fédéral de sécurité, caché dans le métro, censé être une police encadrant les actions des créatures surnaturelles, qui, il y a longtemps, ont passé un pacte avec les humains afin de faire cesser un conflit millénaire. Mais voilà qu’un vampire qu’on croyait mort refait surface et menace de bousculer cet ordre établi.

« Vampires », oui, il s’agit bien de vampires, même si selon la « traduction » française, on nous parle de « goules ». Nous avons vérifié : dans Google Translate, le mot russe oupyr (« vampire ») est bien « traduit » par « goule » ! Mais ne revenons pas sur ce problème qui fache.

NightQue vaut le film ? Eh bien, ça se regarde. Certes, la jaquette du DVD pourrait faire penser à une copie de Underworld, ce qui ne peut que faire peur, tant ce film était mauvais, mais il s’agit plutôt d’une sorte de mélange entre Nightwatch de Timur Bekmambetov, et de Men in Black de Barry Sonnefeld, ce dernier film étant d’ailleurs expressément cité. On y trouvera aussi de grosses allusions à Buffy contre les vampires, ce qui explique sans doute le fait que le grand méchant est un blond peroxydé : Spike est passé par là.

Night2C’est aussi au final un film qui s’adresse sans doute en priorité aux adolescents, et qui ne se prend jamais tout à fait au sérieux, ce qui lui permet d’aller jusqu’au bout dans le grotesque (qu’on songe à l’arsenal des agents du service de sécurité), sans jamais être ridicule : on est bien face à un film de genre, bien conçu, bien réalisé et bien joué. Le film idéal pour se détendre sans trop réfléchir, et sans pour autant avoir l’impression de perdre son temps.