Nikita Argounov – Coma (2020)

Voilà un film qui a longtemps été attendu. Voilà déjà quelques années que des bandes annonces circulent sur les réseaux sociaux, chargées d’images mystérieuses. Et voilà que Coma, de Nikita Argounov est enfin sorti. Et il n’a pas fallu plus de quelques mois d’attente pour qu’il nous parvienne en DVD.

Un jeune homme se réveille dans son appartement, et découvre que tout ce qui se dévoile sous ses yeux n’apparaît que de façon fragmentaire. Lorsqu’il sort de chez lui, il se retrouve dans un paysage proprement hallucinant: des fragments de bâtiments, disposés dans tous les sens, et reliés par des passerelles irrégulières, le tout peuplé de gens qui ne semblent pas vivants.

Bientôt poursuivi par une étrange créature noire, il est rejoint par un groupe de jeunes gens vêtus comme des clochards, mais armés jusqu’aux dents, qui le sauvent au prix de quelques acrobaties et de la perte de l’un d’entre eux.

Enfin, ils parviennent à une sorte de refuge, peuplé d’autres personnes du même genre. Le jeune homme apprend alors la vérité: il est dans le coma, et son esprit a rejoint un univers partagé entre tous les comateux, et formé des bribes de leurs souvenirs.

Mais comment sortir de cet enfer aussi beau qu’inquiétant?

Coma est un premier film, et pour un premier film, c’est un coup de maître. L’image est époustouflante: c’est typiquement le genre de film que l’on ne peut apprécier pleinement qu’au cinéma, en très grand. Nikita Argounov joue avec les fragments de souvenirs, pour créer un univers chaotique, du moins en apparence: car l’ensemble a clairement l’aspect d’un réseau neuronal gigantesque. Il joue aussi avec les lois de la physique: des objets, des bâtiments, des structures peuvent se retrouver avec une orientation différente de celle du lieu où se trouve les personnages. Rien que pour cela, le film émerveille et se regarde les yeux grand ouverts.

Mais il y a aussi le scénario: la quête de passé, certes classique, du personnage (qui n’a pas de nom, comme l’ensemble des protagonistes), une quête qui va l’obliger à découvrir pourquoi il s’est retrouvé dans le coma, et qui sont ceux qui l’accompagnent. L’intrigue est linéaire, mais elle est très efficace, et permet de développer pleinement l’univers visuel.

L’idée même que ce monde soit en perpétuelle évolution en fonction de ses habitants (que quelqu’un tombe dans le coma, et ce sont de nouveau souvenirs qui apparaissent, qu’un comateux meure, et ce sont des souvenirs qui disparaisse) est proprement vertigineuse.

Deux comparaisons viennent aussitôt à l’esprit. D’abord avec Aurora, de Kristina Buožytė (2012). Mais dans ce film lituanien, il n’était question que d’explorer l’esprit d’une seule personne, et toute la fascination que cette œuvre proposait reposait sur la psychologie des personnages. Mais aussi, évidemment, avec Inception, de Christopher Nolan, un film au budget 60 fois plus élevé (Coma a coûté 2,5 millions d’euros, contre 160 millions de dollars pour Inception). Cependant, Coma réussit, là ou Inception échoue. Le film de Nolan se transforme en effet rapidement d’Agence Tous Risques dans un mauvais rêve, fusillades et explosions à la clé, quand celui d’Argounov, dans lequel l’action ne manque pas, tire pleinement parti de l’ensemble des postulats théoriques mis en place.

Coma est un petit bijou.

 

 

Egor Baranov – Les Chroniques de Viy (2017-2018)

Sorties en DVD isolés ou en coffret, Les Chroniques de Viy, de Egor Baranov, dont le titre original est tout simplement Gogol (2017-2018), sont un objet cinématographique bâtard. En effet, cela se présente sous la forme d’une trilogie, mais il s’agit en réalité d’une minisérie, car chaque film contient lui-même deux volets ayant chacun leur histoire propre, le tout articulé à l’aide d’un fil narratif qui réapparaît d’un volet à l’autre.

Mais de quoi est-il question?

Nous sommes au début du XIXe siècle. Le jeune Nicolas Gogol est monté à Saint-Pétersbourg dans l’espoir de rencontrer Alexandre Pouchkine, et de faire carrière en littérature. Hélas, le premier poème qu’il a publié est un échec, aussi court-il d’une librairie à l’autre pour en racheter tous les exemplaires et les brûler. En attendant, il se fait simple secrétaire, jusqu’à sa rencontre avec un tout-puissant officier de la police secrète, lequel découvre le don particulier du jeune auteur: à l’aide de visions extra-lucides, il peut reconstituer une scène de crime et aider à découvrir le coupable.

Aussi l’inspecteur Guro l’embauche-t-il, est ensemble, ils se rendent en Ukraine, près du hameau de Dikanka, résoudre une affaire étrange: un mystérieux cavalier, aussi insaisissable qu’invulnérable, a déjà tué plusieurs personnes dans des circonstances qui semblent surnaturelles. Guro et Gogol vont donc s’installer dans ce village arriéré et loin de tout, et découvrir au passage ses habitants, mais aussi les créatures qui le hantent – toutes celles que Gogol, le vrai, a placées dans ses nouvelles.

N’en doutons pas: le pari de Baranov de faire de Gogol un névrosé aux talents surnaturels peut surprendre. Il est tout aussi culotté de voir l’écrivain plongé au sein de sa propre création. Mais pourquoi pas, après tout? Les Chroniques de Viy ne sont pas le moins du monde une œuvre historique, mais bien une trilogie fantastique, dans laquelle la fantaisie a toute sa place.

Servie par un casting parfait, basée sur une reconstitution minutieuse des costumes et des décors, ponctuée de touches d’humour bienvenues et de clins d’œil à la littérature d’alors, la trilogie de Baranov offre un cinéma populaire qui ne fera crier personne au génie, mais qui remplit son rôle de distraction intelligente, à la différence du grotesque Viy 3D, d’Oleg Steptchenko, sorti en 2014.