Dmitri Tiourine – La Frontière (2017)

Frontier0La Frontière (Рубеж, ou Frontier dans la pseudo-version française), est le sixième long-métrage de Dmitri Tiourine, un jeune réalisateur assez peu connu encore en Russie. Son sujet? Un jeune entrepreneur, Mikhaïl Chourov, et son associé, à Saint-Pétersbourg, ont bien des problèmes. Ils sont endettés jusqu’au coup, mais la carrière de sables qu’ils exploitent est bloquée par des archéologues. Ce site est en effet celui d’une des batailles du siège de Leningrad, et dans une casemate en bois, dont le contenu est presque intact, les fouilleurs ont trouvé des corps, mais aussi des documents se rapportant à un parent de Chourov.

Mais au moment où celui-ci en prend connaissance, la casemate s’écroule: un des employés, sur ordre de Chourov lui-même, a laissé rouler un camion dessus, dans le but de créer un «accident» qui ferait fuir les archéologues. Et Elizaveta Tikhonova, la jeune archéologue qui dirige le chantier, est grièvement blessée, tandis que Chourov lui-même se retrouve… dans le passé, en plein pendant la bataille.

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Si ce début de résumé vous dit quelque chose, c’est normal: soit vous avez eu la chance de voir le film Nous sommes du futur, d’Andreï Malioukov (2008), soit vous en avez lu la critique sur ce blog.

Dans Nous sommes du futur, un groupe de fouilleurs clandestins écumait un ancien champ de bataille, tombait sur une casemate en bois au contenu miraculeusement préservé, et se retrouvait subitement projeté en plein pendant la bataille. L’inspiration (plagiat) est certaine. Pour autant, les deux films ne prennent pas le même chemin. Dans La Frontière, les scènes du passé prennent une étrange teinte, chargée de rose et de turquoise, et semblent volontairement irréelles. Est-ce la réalité? Est-ce un rêve?

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Durant tout le film, Chourov fait des allers-retours entre le passé et le présent, afin de découvrir sa propre histoire familiale. De ce point de vue là, La Frontière est remarquablement écrit, et propose un scénario plutôt subtil. Sa réalisation est aussi bonne, et les acteurs, à commencer par Pavel Priloutchni, toujours impeccable en mauvais garçon, sont très bons. Tout cela en fait un film agréable à voir et durant lequel on ne s’ennuie jamais.

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Mais c’est au niveau idéologique que les deux films divergent surtout. Nous sommes du futur permettait à un groupe de jeunes hommes modernes de se frotter à la guerre dans toute son horreur. On y dénonçait les Nazis, bien sûr, mais aussi, et de façon moins frontale mais pourtant évidente, l’absence de moyens de l’armée soviétique et l’aveuglement idéologique de certains officiers, notamment des commissaires politiques pour lesquels tout soldat était aisément sacrifiable.

Foin de tout cela dans La Frontière: tous les soldats, y compris et surtout le commissaire politique, sont de vrais héros. Tous sont irréprochables. On touche là à une réécriture de l’histoire, et à une absence totale de réflexion concernant pourquoi l’URSS a eu un si lourd prix à payer durant la guerre, qui sont franchement désolant, mais hélas bien dans l’air du temps en Russie en ce moment.

À noter que le DVD français, en plus d’être paru sous un titre anglais, ne contient pas la version russe. Le doublage français est correct, à ceci près que les acteurs ont bien du mal à prononcer les noms russes: Mikhaïl devient ainsi Mikaïl.

Pavel Lioubimov – L’Écuyère des vagues (1967)

Ecuyère0Lorsque l’on parle du romancier russe Alexandre Grine, on pense bien souvent à son classique Les Voiles écarlates, mais l’on oublie trop L’Écuyère des vagues (ou plus correctement: Celle qui court sur les vagues, Бегущая по волнам), un roman dont l’action prend place dans l’univers fantasmagorique de Liss, que l’auteur a exploré de longues années durant, d’une œuvre à l’autre.

L’Écuyère des vagues a été adapté une première fois au cinéma en 1967 par le réalisateur Pavel Lioubimov, dans le cadre d’une coproduction soviéto-bulgare, et c’est un petit bijou.

Thomas Harvey est un pianiste renommé. Il s’est cependant engagé, avec son manager, dans une tournée épuisante (déjà vingt concerts en douze jours, et autant à venir). Tous deux prennent le train pour rejoindre leur étape suivante, mais lors d’un arrêt dans une petite gare, Harvey descend pour acheter des cigarettes et voit une étrange gravure dans le dos de la jeune vendeuse. «C’est Liss», dit celle-ci, ce à quoi Harvey répond que cette ville n’existe que dans les romans de Grine. Mais la vendeuse lui affirme que non, la ville est à moins de trente minutes en autocar.

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Subitement, Harvey abandonne tout. Il reste sur le quai alors que le train repart, et il rejoint Liss, seul et à pied. Là, sur une plage, il retrouve la jeune femme, qui vient s’avancer dans la mer, avant de s’en retourner rapidement. Elle attend quelqu’un, ou plus exactement un bateau. Harvey va alors tâcher de la retrouver, et pour cela, il embarque à bord de «L’Écuyère des vagues», un voilier dirigé par le capitaine Guez, un petit homme aussi fantasque que tyrannique. Et après une traversée mouvementée (Harvey est jeté à la mer par Guez, puis recueilli par la belle Daisy et son père), le pianiste arrive en la ville de Guel-Guiou, où se tient un formidable carnaval.

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Si l’on excepte le prologue qui ancre le film dans la réalité des années 1960, L’Écuyère des vagues est un film particulièrement fidèle à l’œuvre de Grine. Et donc il faut accepter en le regardant de perdre pied, de quitter la réalité et de se laisser embarquer dans un rêve vivant, dans lequel tout est à la fois familier et étrange. L’usage du noir et blanc ajoute d’ailleurs à cette étrangeté, et la scène de la gare, au début du film, est même tout bonnement inquiétante.

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Il s’exerce d’ailleurs sur le film une certaine influence de la Nouvelle Vague française, dans la mise en scène, elle-même servie par des acteurs brillants, avec en premier lieu le Bulgare Sava Khachimov, parfait en gentleman désabusé, perdu, mais malgré tout toujours élégant.

On notera aussi les magnifiques décors, notamment ceux concernant la ville de Guel-Guiou, et les extravagants costumes du carnaval, qui offre au passage quelques scènes étonnantes, à la limite du surréalisme. Enfin, le film est ponctué de très belles chansons douces-amères de Yan Frenkel.

L’Écuyère des vagues est au final une belle réussite, que seules quelques rares faux raccords empêchent d’être un petit chef-d’œuvre méconnu.

Le film est disponible avec des sous-titres en français chez Ruscico et chez RDM éditions. Les sous-titres sont très corrects, à l’exception du fait que le traducteur a visiblement eu du mal avec les noms à consonance plus ou moins anglaise inventés par Grine.