Oleg Assadouline – Dark World (2014)

Temny0Il y a déjà fort longtemps, il a été question ici d’un film sorti en France sous le titre de Dark Fantasy (en réalité: Le Monde sombre, Тёмный мир). En 2013, ce film a fait l’objet d’une suite, ou plutôt d’une séquelle, qui se place dans le même univers: Le Monde sombre: l’équilibre (Тёмный мир: Равновесие), lequel film a été développé en 2014 sous la forme d’une mini-série de 12 épisodes dirigés par Oleg Assadouline et scénarisée par Marina et Sergueï Diatchenko.

Or, il se trouve que cette mini-série a été diffusée en France et en Belgique sur des chaînes câblées… mais nous ne le savions pas, car c’était sous le titre de Dark World: Equilibrium (ce qui encore est assez respectueux, même si c’est en anglais), ou bien de Nox: Les gardiens de la lumière (ahem).

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Nous sommes à Moscou, de nos jours, et plus précisément à l’université. Dacha est une jeune étudiante (visiblement en sciences de la terre). Elle suit des cours de conduite, mais voilà que le moniteur lui révèle, à la suite d’un incident étrange, qu’elle est initiée. Elle rejoint alors une petite équipe de drôles de personnages qui passent leur temps à rôder autour de l’université: Lisa, une magicienne combattante, Gricha, son mari, capable d’ouvrir des portails à l’aide d’une bombe aérosol, Pipl, un hurluberlu à l’odorant surdéveloppé, et enfin Alexeï, le geek de service, né mille ans plus tôt. Leur rôle? Capturer des ombres, des esprits maléfiques qui aspirent l’énergie vitale de leurs victimes et qui tournent autour de l’université, car juste en-dessous se trouve un portail dont elles sont issues. Ce même portail est gardé par le moniteur, et trois hommes perpétuellement en train de jouer aux dominos: les trois ouvriers qui l’ont découvert accidentellement en 1948 et maintenant condamnés à le surveiller.

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Petit à petit, Dacha va tâcher de prendre ses marques au sein de cette équipe, tout en maintenant sa vie sociale. Car il y a Sem, l’excentrique gosse de riche, qui en pince tout de suite pour elle, et Micha, un beau garçon en couple avec une pimbêche pénible.

À la lecture de ce très bref synopsis, on aura vite fait le rapport avec la fameuse série américaine Buffy contre les vampires… et on aura raison. Le portail contre la bouche de l’Enfer, les ombres contre les vampires, la petite équipe hétéroclite pour surveiller tout cela… et bien sûr un grand méchant qui va s’efforcer d’ouvrir le portail.

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Mais il ne s’agit cependant pas d’une copie servile. Le propos de cette série est résolument moderne, et l’équipe de chasseurs d’ombres (« le service de livraison ») est ancrée dans son temps: ce sont leurs adversaires qui usent de formules magiques et de vieux grimoires. Eux ont leurs dons, certes, mais surtout leurs smartphones.

Ajoutons à cela que la réalisation est soignée, et même s’il est question d’ombres, les couleurs sont très vives. Assadouline fait souvent preuve d’inventivité pour mettre en œuvre les dons de ses héros. Les acteurs sont convaincants. Ils incarnant des personnages sympathiques qui sont peut-être des héros, mais des héros qui doutent, notamment lorsqu’ils doivent renvoyer des créatures à l’apparence tout-à-faire humaine à travers le portail, lors de ce qui ressemble fort à une exécution sommaire

De plus la série à le mérite d’être très courte, ce qui lui évite de s’essouffler comme tant d’autres. On passe donc un très bon moment…

… sous réserve de ne pas la voir en français!

Oui, il fallait bien un bémol. Car lors de la diffusion en France, quelqu’un a eu l’extraordinaire idée de changer les prénoms de l’ensemble des personnages et de les remplacer par des prénoms français (au mieux) ou américains (au pire). Dacha devient Laure, Micha devient Matt, Gricha devient Mike, ou encore Sem devient Bruce! Ah, ce charme des prénoms slaves! Et tout cela en gardant leurs noms de familles russes.

Existe-t-il un seul Russe au monde prénommé Bruce?

Encore une fois, une œuvre de genre (SF, fantasy, etc.) russe a été massacrée à la traduction, et ça commence à bien faire. Et malheureusement, il n’existe pas encore de DVD avec sous-titres.

Notons qu’une saison 2 est annoncée.

Youri Kovalev – Forteresse (2017)

Forteresse0Le film dont il va être question ici est ukrainien. Alors tant pis si ce blog s’appelle Russkaya Fantastika, mais après, s’il y est question de cinéma soviétique, il doit bien pouvoir être possible d’y parler aussi du cinéma des ex-républiques soviétiques. Il sera d’ailleurs question dans les semaines à venir d’un film lituanien.

Mais pour l’instant, parlons donc de Forteresse (Сторожова застава, Le Corps de garde), de Youri Kovalev (crédité Yuriy Kovaliov, à l’anglaise, dans l’édition française).

Il s’agit là de l’adaptation d’un roman de Volodymyr Routkivski, totalement inconnu sous nos cieux, mais écrivain connu pour la jeunesse en Ukraine. L’histoire en elle-même se base sur une trame maintenant banale: un adolescent, victime dans son enfance d’un accident de la route et qui depuis ne supporte plus de se retrouver en hauteur – cela va au-delà d’un simple vertige –, accepte d’accompagner cependant sa classe lors d’une sortie en montagne pour aller observer une éclipse solaire. Mais alors qu’il se trouve séparé du groupe avec un camarade, il tombe dans un trou qui le propulse… mille ans dans le passé.

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Ce passé n’est pas à proprement parler un passé historique, puisqu’il tombe non loin d’un poste de garde occupé par des soldats de la Rus’ faisant face aux envahisseurs polovtses. Ces soldats ne sont pas n’importe qui, puisqu’ils ont à leur tête les fameux Ilya Mouromets, Dobrynia Nikititch et Aliocha… pardon Olechka, Popovitch, les trois puissants bogatyrs de Kiev.

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Face à eux, un khan polovtse et sa horde, aidé d’un puissant chaman. Or en cherchant un moyen de retourner chez lui, en son temps, Vitko, le héros, va découvrir la pierre de Perun, un artefact qui attirera la convoitise du chaman.

Avec Forteresse, nous avons donc clairement affaire à un récit du même type que Narnia, ou que L’Histoire sans fin. Un garçon de notre temps, projeté dans un monde de magie, va se retrouver au coeur d’un conflit dont il sera la clé. Mais plutôt que d’inventer un monde imaginaire, le cadre choisi ici est la Rus’ de Kiev, telle qu’elle est retranscrite dans les récits folkloriques russes, biélorusses, et bien sûr ukrainien, puisqu’il s’agit là d’un folklore commun à ces trois nations.

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On se retrouve donc face à une histoire plutôt banale, au déroulement convenu. Cependant, il faut noter qu’il s’agit d’un film destiné aux enfants et aux jeunes adolescents. Et à ce titre, il remplit parfaitement bien son office. On nous épargne ainsi d’inutile plans gore lors des combats, et si les acteurs cabotinent parfois, cela reste tout à fait raisonnable.

La réalisation est tout à faire remarquable, d’autant plus qu’il s’agit du premier long-métrage de Kovalev. Alors même que le budget était ridiculement petit pour un film de fantasy (moins de 1,5 millions d’euros!), décors et costumes tiennent la route, et les effets numériques sont spectaculaires – notamment pour ce qui concerne le golem suscité par le chaman.

Sans être un grand film, Forteresse s’avère donc tout à fait sympathique. Il est disponible en France en DVD, avec version française et version ukrainienne (et non russe comme indiqué sur le boîtier!) sous-titrée.

 

Gueorgui Daniela – Kin-dza-dza! (1986)

kinopoisk.ruLe 4 avril dernier, le réalisateur géorgien Gueorgui Daniela est décédé. Fort peu connu en Occident, il est pourtant un artiste reconnu du monde du cinéma soviétique, notamment pour sa comédie Mimino (1977), mais aussi pour son film de science-fiction Kin-dza-dza! (1986). Ce dernier est d’ailleurs un phénomène culturel de l’URSS finissante: plus de 15 millions de personnes l’ont alors vu en salle.

Moscou. Un ingénieur en BTP rentre chez lui après une journée de travail ordinaire, mais sa femme l’envoie faire quelques courses. En chemin, il est abordé par un jeune étudiant géorgien, une immense chapka sur la tête et un étui à violon en main. Celui-ci lui montre un clochard qui prétend être un extraterrestre, qui s’est égaré sur la Terre. Ce clochard exhibe pour preuve un drôle d’appareil, lequel permettrait de voyager dans l’espace, sous réserve de disposer des bonnes coordonnées. Mais voilà, l’ingénieur n’y croit pas, appuie au hasard sur les boutons, et instantanément lui et l’étudiant se retrouvent seuls, environnés d’un paysage qui n’est que dunes et sable.

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Mais voilà qu’arrive un étrange engin volant, sorte de bidon surmonté d’une minuscule hélice. Il en sort deux individus crasseux, aussi loqueteux que l’était le clochard, et qui se mettent à faire des courbettes en s’écriant: « Kou! »

kin1Comme la communication ne s’établie pas, ils repartent, laissant les deux soviétiques dans le désert. L’ingénieur sort alors une allumette, pour fumer… et voilà que l’engin volant revient à toute vitesse!

L’ingénieur et l’étudiant sont sur la planète Plouk, de la galaxie Kin-dza-dza, et sur ce monde désertique, les allumettes valent plus que tout. Totalement ahuris, nos deux héros vont se laisser bercer par les événements, découvrant bientôt que les habitants de ce monde sont télépathes, mais aussi profondément racistes, même si la seule différence entre les individus est la couleur émise par un scanner: rouge, vous faites partie de la classe supérieure, verte, vous êtes un esclave. Les deux soviétiques, n’appartenant pas à ce monde, se retrouvent esclaves, et on leur donne pour les distinguer un bijou orné d’une petite clochette, à s’accrocher au nez.

kinopoisk.ruPlaçant leur espoirs en leurs premiers contacts, ils vont aussi rapidement déchanter: ici, point de solidarité. La basse classe craint la haute classe, qui elle-même craint les policiers (baptisés etselop), eux-mêmes étant soumis au pouvoir de M. PG, le dictateur local.

Si ces gens sont humanoïdes, leur société, leurs codes, sont profondément différents des nôtres, et si leurs gestes, leurs paroles, peuvent sembler ridicules au premier abord, gare si on ne se conforme pas aux usages: la condamnation consiste en rester enfermer des jours dans une boîte en fer blanc plus ou moins garnie de clous à l’intérieur. Ici, tout s’achète, tout se vend, et tout peut se voler (si l’on parvient ensuite à échapper aux etselops). Mais quand on n’a rien, il ne reste plus qu’à mendier, ce que font en chantant nos deux héros, qui se retrouvent alors face à un public pour le moins restreint et exigeant:

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Sous ses dehors bouffons et absurdes, Kin-dza-dza! nous présente malgré tout une dystopie particulièrement cruelle, un monde dont l’écologie a été volontairement ravagée, et qui n’est plus que sable et carcasses métalliques abandonnées. Les gens vivent sous terre, et sont soumis à un régime politique dur. Les deux héros, élevés au dogme de la solidarité et de l’amitié entre les peuples, se retrouvent profondément choqués, et à moment même au bord du suicide, faute d’avoir le moindre espoir de se sortir de ce cauchemar burlesque.

Scindé en deux parties durant en tout 2h15, Kin-dza-dza est un film hors normes, lent, poétique, et en même temps drôle et philosophique, servi par une réalisation soignée et des acteurs formidables. Un chef-d’œuvre!

Les éditions RUSCICO l’ont édité en DVD avec des sous-titres en français et en anglais: il est donc aisé à trouver.