Fedor Bondartchouk – L’Île habitée (2008-2009)

 

Adapté du roman du même titre d’Arkadi et Boris Strougatski, L’Île habitée de Fedor Bondartchouk, est une des premières super-production du cinéma post-soviétique. Dès sa sortie, il a suscité en Russie de vifs débats, certains fans l’accusant de trahison de l’œuvre originale, d’autres personnes critiquant sa supposée faiblesse artistique. Qu’en est-il exactement ?

Résumons un peu l’histoire. Maxime Kammerer est un jeune homme qui vit sur une Terre du futur qui semble être un véritable paradis. Lui-même est, de ce fait, une sorte de surhomme, pas nécessairement plus intelligent qu’un autre, mais physiquement quasi invulnérable et doté des meilleures connaissances scientifiques. Un jour qu’il est dans l’espace à bord d’un petit vaisseau, il subit une avarie qui le force à s’écraser sur la planète Sarakch, une planète jusqu’ici non-explorée. Et le voilà qui découvre un État dont l’organisation politique se rapproche du fascisme, qui peine à se relever d’une guerre meurtrière, et surtout qui contrôle ses habitants à l’aide de tours émettrices qui augmentent considérablement et artificiellement leur fidélité au régime. Maxime, qui n’a quasiment aucune éducation politique, en bon ingénu qu’il est, se retrouve ainsi soldat dans la Garde de Combat, puis, prenant conscience des actions injustes qu’elle mène, il déserte et rejoint la résistance, avant, en définitive, de chercher son propre chemin et d’essayer d’améliorer la situation de ce monde.

Force est de reconnaître que l’essentiel des reproches jusqu’ici adressés à Fedor Bondartchouk sont injustifiés. Le réalisateur livre ici une adaptation particulièrement fidèle de l’œuvre des Strougatski. Son film est donc riche en détails signifiants, qui font que l’on peut le revoir avec plaisir et en découvrir de nouveaux aspects. Fidèle, Bondartchouk l’est aussi avec l’esprit de l’œuvre. Et c’est là un paradoxe : alors qu’il est lui-même un admirateur de Vladimir Poutine, il livre un film qui se pose en étonnante allégorie de la Russie actuelle, un empire sur le déclin, qui a perdu ses anciens États dépendants et qui cherche malgré tout à survivre dans un orgueil mal placé.

Cette fidélité a été aussi jusqu’à respecter des détails pourtant difficilement transposables à l’écran, ainsi l’horizon courbe qui caractérise ce monde. Dû à une atmosphère particulière à l’indice de réfractométrie négatif, il fait que les habitants de Sarakch croient vivre sur un monde en forme de coupe. De même, le ciel, dont la luminosité donne presque mal aux yeux, leur est définitivement opaque : ils n’ont aucune idée de ce qu’est une étoile.

1491969608Lui et ses scénaristes, les époux Diatchenko, ont aussi poussé la fidélité jusqu’à chercher des éléments qui ne se trouvent pas dans ce roman, mais dans d’autres appartenant aussi à l’univers du Midi. Par exemple, les vaisseaux spatiaux des Strougatski sont semi-vivants, ce que Bondartchouk a rendu par une image (hélas furtive) surprenante :

765132118Le choix des acteurs, lui aussi souvent critiqué, est en fait particulièrement pertinent. Ainsi, Maxime, campé par Vassili Stepanov. On a parfois écrit que Stepanov n’avait pour lui qu’une gueule de bellâtre. Pourtant il colle particulièrement bien dans un rôle d’ingénu parfait.866572775

Autres acteurs surprenants, Ioulia Snigir (Rada Gal) et Fiodor Bondartchouk lui-même (le Procureur). Ioulia Snigir arrive à faire vivre un personnage à la base particulièrement fade en lui donnant un charme fou ; alors que Bondartchouk fait un Procureur très humain, avec ses qualités et ses défauts. Il est sans doute le personnage le plus intéressant du film.

Enfin, pour asseoir sa mise en scène, Bondartchouk et son équipe ont volontairement fait appel à des influences issues de grands films ou de grands réalisateurs de science-fiction.

Ainsi, à Terry Gilliam et son Brazil ou son Armée des 12 singes :

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De même, les scènes urbaines sont un hommage à peine masqué au Blade Runner de Ridley Scott :

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Enfin, on y a ajouté un zest de Clive Barker (avec le personnage de Sorcier) :

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Et pour bien faire, une touche de Matrix dans le combat final :

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Mais Bondartchouk ne se contente pas de copier ses maîtres : il reprend tous ces éléments et les fait fondre dans un même moule qui donne en définitive une œuvre unique, certes pas novatrice dans sa mise en scène, mais efficace et intelligente. Alternant scènes calmes et passages d’action, il ne laisse pas le temps au spectateur, malgré la durée totale de 3h53, de s’ennuyer, l’action allant crescendo jusqu’à une scène finale très longue mais ébouriffante, qui certes doit beaucoup à Matrix, mais en bouscule largement les codes. Ici, nous n’avons pas le droit à la traditionnelle scène où l’un des deux combattants affiche un remarquable sang froid. Les deux protagonistes, tous deux sûrs de leur bon droit, se laissent aller à une fureur dévastatrice.

On notera pour finir le soin constant apporté aux décors et aux costumes, superbes, et là encore à la richesse de détails de l’environnement. Seul bémol : la musique, banale, voire même hideuse. Fort heureusement, nous n’avons pas là un film hollywoodien : ladite musique n’est pas omniprésente.

L’Île habitée s’avère donc être, à défaut d’un chef-d’œuvre, un très bon film, sans doute le meilleur film de science-fiction réalisé depuis longtemps.

Le film est sorti en français sous le titre crétin de Battlestar Rebellion. La toute première édition en DVD est d’ailleurs à fuir, le film y étant amputé d’une bonne moitié.

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